jeudi 26 février 2009

Livre: Squats, un autre point de vue sur les migrants, de Freddy Muller et Florence Bouillon

« Dès mon arrivée à Paris, travailler sur l’immigration fut une évidence. Mon point de vue sur la ville était en lien direct avec le traitement des immigrés. Je voulais voir leurs conditions d’accueil, leurs contraintes, leur quotidien. »

Le sujet, Freddy Muller le connaît bien. Tout commence par un reportage en 2004, dans le cadre de sa formation de photojournaliste à l’Ecole des Métiers de l’Information (EMI-CFD). Freddy choisira le squat de Cachan, encore peu médiatisé. Viendront ensuite des commandes pour la presse et des photos personnelles dans différents squats et lieux d’hébergement des migrants. Il assiste aux différentes expulsions, en tire des images fortes, saisissantes. Et surtout un terrible sentiment, celui d’une incompréhension totale de l’univers des squats par le monde extérieur. En cela réside tout son travail.

Alors forcément, se contenter de reportages anglés et ponctuels est trop restrictif pour montrer l’ampleur de ce phénomène, et la connaissance qu’en a développé Freddy. Il pénètre ces espaces ghettoïsés, éprouve la réalité d’un monde nourri de préjugés. S’en dégage une fibre toute personnelle qui, en deçà de la dimension socio-politique, redonne au sujet la part d’humanité qui lui est due.

Pourtant, quand on lui demande de parler de « Squats », Freddy est un peu désemparé. Comment expliquer une démarche aussi personnelle ? Par où commencer ? Comment résumer quatre ans de travail, de rencontres et de témoignages ? Le photojournaliste feuillette son livre à la recherche d’une réponse, d’un point de départ.

Les familles expulsées du squat du Prés Clos en juin 2005. Photo : Freddy Muller.

Le voici : une photo, l’inverse nous aurait surpris. Sur l’image, les habitants du squat d’Aubervilliers dorment dans la rue, suite à une expulsion. Ils passeront quatre mois dehors, sans aucun recours. Freddy s’insurge : « On est en France et des enfants dorment dans la rue. Il y a un vrai problème ! »
Ici naitra une obsession ponctuée de tendresse et de colère. Son but : sensibiliser le grand public aux conditions d’accueil des immigrés.
Squats est un livre-document aux images aussi belles que percutantes. Sans conteste, l’éditeur (Alternatives) est conquis par les images. Mais pour donner du poids à la démarche, il faut en modifier l’ampleur. L’ouvrage sera donc le réceptacle de trois énergies : la sociologie, l’image et la parole. Trois niveaux d’interprétation qui permettent au lecteur de saisir l’ensemble du sujet.

Florence Bouillon, Docteure en anthropologie, chercheuse associée à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), explique le phénomène des squats, sujet qu’elle maîtrise parfaitement. En plus de la partie historique, elle montre la différence entre deux types de squats : « à côté des artistes et des militants politiques qui envisagent le squat comme un espace de réalisation de projets
politiques et alternatifs, les squatteurs sont essentiellement des immigrés mal-logés qui aspirent à une vie ordinaire ».

C’est sur ce dernier axe qu’elle concentre son travail, multipliant les références et les résultats de ses études sur les migrants. « Derrière le clandestin, il y a une multitude d’hommes et de femmes, aux parcours singuliers ». Le squat est une solution de secours, puis de lutte. Il est la conséquence d’un système global, une « porte d’entré », dont les « occupants par nécessité sont stigmatisés ». Ses écrits, mis en parallèle avec les photos de Freddy, nous aident à « pousser la porte du squat, pour rencontrer ceux qui y vivent et lever le voile sur la condition d’immigré ».

On découvre que « le squat se substitue au bidonville d’antan ». Et pour cela, les images de ce jeune photographe n’ont rien à envier à celles des années 50 et 60 des Bloncourt, Dityvon, Pottier… Il s’inscrit réellement dans la lignée de ces grands, et apporte une suite logique à leur travail.

Squat de la rue Charles Michel à Saint-Denis, sinistré suite à un incendie, mai 2008. Photo: Freddy Muller

En bon professionnel, le photojournaliste s’impose un détachement pour mettre en lumière un point de vue davantage humain que politique. Si le climat sécuritaire est bien présent dans ses photos, il ne cherche pas à le revendiquer. Le squat est avant tout un espace où s’organise une vie collective. On y perçoit un réel souci d’adaptation aux codes sociaux et culturels français. Entraide et solidarité sont les mots clés des migrants. Un moyen aussi naturel qu’humain de faire face à l’exclusion et à la discrimination. Freddy se définit comme un vecteur de transmission. Ses images sont toujours dans le ressenti. L’ambiance y est palpable, on a parfois l’impression d’avoir le son quand on se plonge dans son ouvrage.

Les rires d’enfants, le calme des réveils après une nuit dans la rue, les slogans scandés dans les moments de lutte, le bruit des bottes pendant les expulsions…
S’il est souvent au grand angle, c’est pour être encore plus prêt du sujet, nous livrant ainsi une vision large mais absolument pas détachée. La vie quotidienne, les luttes, la solidarité… Il les a vécues de l’intérieur, et cela se sent. La qualité photographique renforce ce sentiment. Freddy Muller sait donner un sens précis à ce qu’il écrit avec ses images. Les lignes directrices, toujours présentes, les couleurs, les ombres des personnages comme leurs portraits, s’accordent parfaitement avec l’engagement du texte de Florence Bouillon.



Démolition du squat du Prés-Clos, à Aubervilliers, en 2005. Photo : Freddy Muller.

Enfin, les témoignages apportent cette part d’humanité souvent négligée. Freddy Muller est retourné sur place interviewer une partie des squatteurs. Ibourahim, Meité ou Edouard nous font partager leur histoire. En donnant la parole à ceux qui, souvent victime de la barrière de la langue, ne peuvent se faire entendre, le photojournaliste va alors au plus près de son expérience personnelle. Une rencontre. Pour une conclusion bien trop évidente pour être, ne serait-ce qu’un instant, pensée : aucun d’entre eux n’a choisi de vivre dans un squat.

On ne peut prétendre à un ouvrage sur les squats sans souligner les problèmes de la politique migratoire actuelle. Aussi, montrer les conditions de l’immigration, c’est d’abord distinguer les différents statuts des migrants (immigrés, sans-papiers…). C’est également insister sur les difficultés de logement qui en découlent et l’inéluctable nécessité des squats. En soulevant ces points, le photographe s’exclame : « Il y a vraiment un problème de discrimination et d’accès au logement. Les migrants sont obligés d’organiser des luttes entre eux. C’est alors qu’interviennent les associations, d’où le chapitre qui leur est consacré ».

Freddy Muller engage une réflexion trop rarement entamée sur un univers obscur et marginal, où règne pourtant la plus grande des humanités. Au lecteur de poursuivre…


Socio-anthropologue, Florence Bouillon travaille depuis une dizaine d’années dans les squats et sur les phénomènes liés au mal-logement.
Photographe, Freddy Muller réalise depuis 2004 un travail documentaire dans les squats et sur les mouvements sociaux liés a l’immigration.
Maquette réalisée par Delphine Darier.

SQUATS - un autre point de vue sur les migrants
Florence Bouillon (texte)
Freddy Muller (photos)
Editions Alternatives

Publié sur Photojournalisme.fr

mardi 24 février 2009

Livre: De Niro’s game, Rawi Hage

Liban, début des années 1980. Le titre plante le décor. Dans un Beyrouth anéanti par la guerre civile, Bassam et Georges, alias De Niro, vivent de petits trafics, de vitesse et d’alcool. Pour survivre il faut être un caïd et surtout savoir jouer. Jouer avec la vie.

Dans un monde où l’horreur côtoie la démence, les deux amis se réfugient dans l’absurdité de la vie quotidienne : Bassam fuit le foyer mortifère en gagnant sa vie au port pendant que Georges travaille pour dans un casino de la milice chrétienne. Les jours se suivent au rythme des fracas, des enterrements et des pleurs. Dans un nuage de sang et de poussière, Bassam et Georges aspirent à des jours meilleurs. La solution apparaît comme un ultime salut : détourner les recettes du casino. Avec l’argent, tout est possible. Mais à quel prix ? Subir ou se battre, il faut choisir. Bassam rêve de partir. Georges flirte avec la milice. Quand la cocaïne et les meurtres s’invitent à la fête, il faut s’attendre au pire…

Rawi Hage nous fait pénétrer dans le terrible destin de deux adolescents consumés par l’urgence de vivre. L’écriture scandée et haletante cueille cette nervosité ambiante. Naissent alors des silences hébergeant toute la violence du texte. L’imagination devient le seul refuge possible. Que les rêves parlent d’exil ou de prendre les armes, sortir de la tragédie est une nécessité.

Mais au delà de la guerre, De Niro’s Game est un roman sur l’amitié. Deux amis, deux voyous, deux frères. Et une question pour toile de fond : que devient la plus précieuse des amitiés en temps de guerre ? Bassam assiste, impuissant, à la déchéance de son ami. Jusqu’à ce qu’il découvre l’autre facette de Georges, celui qu’on appelle De Niro. Une amitié noire, scellée par la découverte d’un secret.
Peu à peu, l’énergie du texte s’élime en vide et désolation. Dommage que le récit se fasse plus flottant dans la seconde partie. Mordant en son début, il est presque décevant. Trop enlevé. Souvent prévisible.

Au final, l’auteur nous plonge sans concession au cœur d’un drame collectif. Deuil, affrontement, abandon, mais aussi l’espoir des âmes brisées. Rawi Hage nous livre la guerre dans ses moindres détails. Pas de pathos ni de propos moralisateurs, il sait raconter la guerre mieux que quiconque. Et pour cause, la guerre civile est bien plus qu’un récit pour ce libanais, originaire de Beyrouth. C’est une blessure personnelle que les mots viennent panser.

De Niro's game de Rawi Hage, ed. Denoël, paru le 4 septembre 2008

mercredi 18 février 2009

Livre: Comme Dieu le veut, Niccolo Ammaniti

D’Erri de Luca à Umberto Eco, la littérature italienne ne cesse de gonfler les stocks des librairies. Mélodieuse, poétique et colorée, elle s’annonce souvent comme une image de carte postale. Alors forcément, quand Niccolo Ammaniti nous précipite dans une campagne pluvieuse en proie à la misère et la vulgarité, on est un peu surpris. Tel est pourtant le visage d’une Italie abandonnée au sort de la violence et d’une économie déchue. Une Italie aux couleurs grisâtres et nauséabondes, ravagée par l’alcool et l’exclusion. Comme Dieu le veut est un voyage en terre inconnue ; un récit désopilant, presque excessif. Fort d’intentions.

Rino Zena est un chômeur fasciste. Entre deux bouteilles, il guette les services sociaux qui risquent de lui retirer la garde de Christiano, son fils avec qui il entretient un rapport passionnel, emprunt d’idolâtrie et de fureur excessive. Rino s’encanaille d’un duo de bons copains, Quatro Formaggi et Danilo Aprea. L’un, obsédé, a perdu la tête après avoir été foudroyé. L’autre ne se remet pas de la mort accidentelle de sa fille et du départ de sa femme. Bercés par le quotidien et les virées abrutissantes, ces « pieds nickelés » décident soudainement de piller un distributeur automatique. Le casse doit avoir lieu un soir où la pluie fait rage. Un soir où une jeune figure expiatoire changera la donne. Où la noirceur d’un bois abritera un acte épouvantable…

La rapidité de l’action nous conduit, sans économie, du grotesque à la tragédie. Ammaniti mêle tendresse et humour noir avant de faire exploser le récit dans la folie du désespoir. Une chute saisissante où la violence des rapports humains se justifie par une improbable rédemption. Le rythme s’accélère, la lecture s’emballe. Et résonne en nous. Comme cette écriture palpitante et séquencée, aux effets cinématographiques. D’ailleurs, une telle maîtrise du style et de l’action ne manque pas de séduire le 7e art : on attend bientôt Comme Dieu le veut sur grand écran.

Comme Dieu le veut, de Niccolo Ammaniti, éd. Grasset, paru en Août 2008

mardi 3 février 2009

Ciné: Slumdog Millionnaire, de Danny Boyle

Jamal Malik a grandi dans les taudis de Mumbai. Il est un slumdog – littéralement, chien des bidonvilles – comme on dit. A 18 ans, il s’apprête à remporter la somme de 20 millions de roupies à la version indienne de « Qui veut gagner des millions ? ». Un succès qui éveille les soupçons de la police. Comment ce gosse des rues a-t-il fait pour connaître les réponses ? Il se voit empoigné, torturé et interrogé… Il ne peut qu’avoir triché. Commence alors le moment des aveux. En toute sincérité, Jamal nous raconte une jeunesse comme les autres, dans les bas fonds de Bombay. Pourtant, des émeutes religieuses aux tortionnaires d’enfants, le jeune garçon a suffisamment vécu pour connaître le nom de l’inventeur du révolver ou du président sur un billet de 100 dollars.

L’histoire est belle, simple et suffisamment irréaliste pour nous conforter sur un point : nous sommes bien au cinéma ! Jamal est ce héros des temps modernes, que les expériences de vie, aussi douloureuses soient-elles, conduisent vers la réussite. Tout droit sorti d’un livre pour enfant. Si bien que la mafia et les autres menaces sont presque atténuées. Dommage…
Mais Slumdog Millionnaire, c’est la fraicheur d’une destinée sur fond de crasse et de misère. Un clin d’œil au cinéma bollywoodien qui ne manque pas d’attendrir le public. Le film est un succès, sans conteste. Les spectateurs ont une envie irrépressible d’applaudir aux dernières notes du générique, chanté et dansé à la Bollywood par les comédiens.

Des couleurs vives, un univers chatoyant, une histoire touchante, du suspense justement dosé. Slumdog a tout d’un bon film. La force de Danny Boyle est là : un scénario en béton et une construction complexe admirablement bien menée. Du plateau télé aux souvenirs d’enfance, en passant par le commissariat, il nous entraine dans une série de flash back aussi haletants que surprenants. Le film est rythmé, énergique. A l’image d’un Jamal dont le cœur bat pour une seule et même cause : retrouver sa dulcinée. Car bien sûr, Slumdog Millionnaire ne déroge pas à la règle des grands classiques du cinéma : une histoire d’amour trépidante, livrée à tous les dangers !


Slumdog Millionnaire, de Danny Boyle, sorti le 14/01/09
Avec Dec Patel, Mia Drake, Freida Pinto

vendredi 23 janvier 2009

Expo: Guy Tillim - "Jo'burg", "Avenue Patrice Lumumba"

Né à Johannesburg en 1962, Guy Tillim a grandi dans les quartiers blancs de la ville sud africaine. C’est dans les années 80 qu’il devient photographe, puis son travail se démarquera peu à peu d’une vision classique, ou conformiste du photojournalisme. Des papiers glacés de la presse internationale, ses photos gagneront les murs des galeries d’art. Pour la première fois en France, une exposition personnelle lui est consacrée.

Au départ, la photographie ne l’intéressait pas. Il s’empare de l’objectif pendant les premières barricades de la lutte contre l’apartheid. Son but : comprendre. « L’appareil photo était l’outil idéal pour transcender les frontières, pour voir ce qui se passait dans mon propre pays ». Très vite, il intègre le collectif de photographes engagés Afrapix .
Pour Tillim, le photojournalisme est un moyen de dépasser les préjugés raciaux instaurés par l’apartheid. Des images troublantes, superbes, justes. Au croisement du reportage et de la photo purement plasticienne. Son anticonformisme séduit. Son esthétique le distingue. Une ambiguïté manifeste que l’on retrouve dans les deux séries exposées à la Fondation Henri Cartier Bresson.

La série, « Jo’Burg » date de 2004. Le photographe pénètre les tours du centre de Johannesburg délaissées par la communauté blanche à la fin de l’apartheid.
Dans ces constructions insalubres et dévastées, il photographie la force de la vie, refaite comme il se doit.

On y vit entassé, dans le délabrement le plus total. Mais on y vit. Le photographe pénètre l’intimité des habitants pour en extraire des bribes du quotidien : une femme serrant son enfant, une cuisine de fortune presque trop bien rangée, une silhouette dans l’obscurité d’un couloir. Pour Tillim, il ne s’agit pas de montrer la misère d’un peuple victime de l’exclusion et de la guerre.

A première vue, les clichés ressemblent à des photos volées. Pourtant, quiconque ne rentre pas dans ces quartiers de Johannesburg. Pendant 5 mois, Guy a vécu au sein de cette nouvelle communauté du centre ville. Loin de la pitié et de la compassion, il a un regard tendre. Ses photos sont sourdes. Douces. Sur fond de misère, il fait ressortir la paix intérieure des habitants : une image christique vient illuminer le mur d’une chambre ou d’un salon de coiffure. Dans une atmosphère grisâtre, imbibée par des façades décaties, un jeu de lumière apparaît comme une lueur d’espoir.
Ainsi, Guy Tillim use de son appareil photo comme d’un catalyseur. Il en a découvert les vertus avec le temps : « la photo offre la possibilité de changer le regard"

Le regard. Tout est là. La photographie resserre le cadre, réduit le champ visuel. Comme dans « Avenue Patrice Lumumba », lorsqu’il s’attache à l’architecture pour parler des faits sociaux.

La seconde série “Avenue Patrice Lumumba” est une errance à travers plusieurs pays : le Congo, le Mozambique, Madagascar, l’Angola… Dans un seul but : chercher à s’emparer de ce que les paysages recèlent, cette « identité indéniablement africaine ». Une rue déserte, des bureaux administratifs vacants, des statues mutilées.

Les clichés outrepassent la démarche purement documentaire. Tillim construit son errance autour d’une quête identitaire personnelle. Cet enfant du continent entend avant tout se saisir dans l’absurdité d’un paradoxe : le vide politique après la victoire. « La terre où je suis née m’est devenue étrangère à mesure que je la découvrais. Le désir de photographier cette scène est moins lié à la volonté d’en poser le décor que de m’y situer moi-même. »
Du 13 janvier au 19 avril 2009, à la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Publié sur photojournalisme.fr: http://www.photojournalisme.fr/?p=267

mardi 20 janvier 2009

Expo: "6 milliards d'Autres" de Yann-Arthus Bertrand

Il y a quinze ans, Yann-Arthus Bertrand a survolé la terre. Il en a rapporté « La Terre vue du ciel », des images merveilleuses, exotiques, étonnantes... Du bout de son objectif, il voyait les hommes : « Je me demandais souvent ce que je pourrais apprendre des hommes et des femmes que j’apercevais en dessous de moi. Je rêvais de pouvoir entendre leur parole ». La photo ne suffit donc pas. Aidé de six reporters, il décide de parcourir la terre caméra à l’épaule pour sonder les expériences humaines. Un documentaire inédit.

Le projet est audacieux : 50 questions, 6 réalisateurs et 75 pays. Le résultat est superbe : 5000 portraits, autant d’interviews et un délicieux voyage au cœur de l’humanité. Les portes du Grand Palais à peine franchies, des visages sur grand écran nous accueillent. Le périple commence. Il prendra la forme d’une promenade dans un village mongol.

Dépaysement garanti
Vingt-quatre yourtes ont été montées dans la nef du Grand Palais, chacune d’elles renvoyant à un thème : Peurs, Epreuves, Aimer, Femmes, Famille… Guidé par la curiosité, le visiteur déambule au gré de ses envies. Une pérégrination qui le conduit vers une révélation, une tranche de vie. Dans l’obscurité d’une tente, une interview d’une trentaine de minutes l’attend. Cadrés en gros plan, Mario l’argentin ou Zhixi la chinoise se prêtent au jeu du questionnaire. Sans crainte ni timidité, avec une pudeur toute mesurée, un visage se raconte.

Un espace de confidences
« Qu’est-ce qui vous met le plus en colère ? » « Qu’avez-vous envie de transmettre à vos enfants ? » « Qu’est-ce que l’amour pour vous ? » Autant de questions destinées à ouvrir des brèches, à pénétrer au cœur d’une vie, à comprendre l’autre. Au total, plus de 20 heures de film offrent un panel de témoignages. On y parle du bonheur, de la peur, des croyances, des rêves. En toute intimité, la yourte se fait espace de confidences où règne l’harmonie. Car comprendre autrui, c’est avant tout saisir l’énergie de ses paroles. Des témoignages touchants nous entrainent dans un tourbillon d’émotions. Parfois drôles. Toujours émouvants. Nous en sortons avec la douce sensation d’être un privilégié qui en connaît un peu plus sur son voisin.

De l’autre à soi
« 6 milliards d’Autres », c’est d’abord six milliards d’altérités. Yann-Arthus Bertrand a un but : voir ce qui sépare et ce qui lie les hommes entre eux. Car dans un monde où l’altérité est synonyme de différence ou d’étrangeté, le photographe brave les idéaux d’une humanité intègre. Ecouter les témoignages, c’est s’interroger sur ses propres réponses. Partager les émotions, c’est faire du ressenti le siège de l’universalité. L’exposition n’est pas seulement une ouverture sur l’autre. Il s’agit de voir ce qu’autrui peut nous apprendre sur nous-mêmes. Un projet facilement qualifiable d’utopique mais qui a le mérite de nous laisser grandis.

Article à lire sur psychologies.com: http://www.psychologies.com/cfml/article/c_article.cfm?id=10227

lundi 5 janvier 2009

Ciné: Burn after reading, des frères Cohen

Une fois de plus, les frères Coen vont parfaire leur réputation de grands maîtres du cinéma. Comme dans les meilleurs Coen, un mot ressort : absurde. Un seul ? Pas vraiment. Disons plutôt que "Burn after reading" est un délicieux mélange de sérieux, d'humour, d'extravagance et d'auto-dérision.

Osborne Cox, analyste à la CIA apprend qu'il est licencié. Désemparé, il se noie dans l'alcool et envisage d'écrire ses mémoires. Sa femme décide de le quitter pour rejoindre son amant, Harry Pfarrer. Ailleurs dans la banlieue de Washington, Linda Litzke et Chad Feldheimer, employés au club de gym Quedumuscle, trouvent par hasard le cd contenant les informations de Cox. Linda y voit aussitôt la possibilité de se payer les nombreuses opérations de chirurgie esthétique qui changeraient sa vie. On n'en dira pas plus sur l'histoire, d'abord pour ne pas décevoir ceux qui ne se sont pas encore précipités au cinéma. Surtout parce que tout film des frères Coen baigne dans une loufoquerie indescriptible. A voir, c'est tout.

Le film est peut-être un peu long à démarrer. Mais quand on entre à Quedumuscle, il semble qu'on pénètre dans un autre temps, celui d'une Amérique dépassée et généralement oubliée de Hollywood... Le délire commence. Et avec lui des personnages à la douce folie jouissive : Lynda et Chad se prennent pour des espions de films de seconde zone. Harry, parano et obsédé, se prend pour un inventeur de génie. Autant de personnages désopilants qu'un malicieux non-sens conduit dans les situations les plus rocambolesques. Et dans un remarquable contre-pied, le sérieux de la CIA est à se tordre de rire.

"Burn after reading", c'est de la loufoquerie pure, mais on y croit ! Et si l'absurde reste la marque de fabrique des réalisateurs, leur force est de ne jamais tomber dans le grotesque. Tissé par des dialogues savoureux, "Burn after reading" est moins violent et plus léger que "No Country for old men". En apparence. Sous le rire se cache une fine noirceur ; le message critique et politique passe toujours mieux sur fond d'absurde...

En réunissant John Malkovitch, Georges Clooney et Brad Pitt, les frères Coen garantissaient des personnages charismatiques. Un clin d'oeil tout particulier à Brad Pitt qui offre une prestation totalement déjantée, un joyeux pendant du malfrat d'"Ocean's eleven".
Certains y verront un "petit Coen", parce que trop enlevé, trop fou. Il n'y a pourtant qu'eux pour faire coexister le cynisme et l'humour, la folie et la bêtise humaine, le film à suspense et la comédie avec autant de plaisir.

Burn after reading, de Joel et Ethan Cohen, sortie le 10/12/2008
Avec Brad Pitt, George Clonney, Frances Mc Dormand, Jonh Malkovich

Publié sur CritikArt.net: http://www.critikart.net/cinema.md/551_burn-after-reading

lundi 22 décembre 2008

Et aussi: l'abécédaire de Psycho

A première vue, Psychologies magazine, c'est un gros titre rouge et une photo de "star" qui se prête à l'épreuve du "divan". C'est aussi des articles à gogo sur soi, l'autre, l'amour, la vie en somme... Alors, la rédaction web a décidé de développer son esprit critique (et de s'amuser un peu!) en créant les abécédaires. Les victimes: nos chères célébrités qui arborent leur minois - ou leur chute de reins! - en couverture!! On jubile déjà...

Ma première cible: Ludivine Sagnier. Extraits

A comme... à poils!
Dans ses cinq derniers films, Ludivine Sagnier s’est montrée pour le moins… dénudée. Une plastique de rêve qui ne manque pas d’inspirer les réalisateurs et de faire parler le public. Pourtant, l’actrice se dit elle-même plutôt pudique et affirme cacher sa nudité derrière le masque de son personnage. Maligne Ludivine… tout le monde sait qu’un beau corps est un véritable atout dans la jungle du cinéma !

B comme... blonde
Un minois irrésistible, des cheveux blonds comme les blés, Ludivine Sagnier a tout d’un petit ange. De la douceur enfantine à la femme charmeuse, sa blondeur est synonyme de séduction. Elle n’hésite pas à passer du châtain dans Une Aventure et La Californie, au blond platine dans La fille coupée en deux, en passant par le blond ébouriffé dans La petite Lili.
Blonde, Ludivine se revendique comme telle, et ça lui va plutôt bien !
(...)

H comme... Harcourt studio
Ce n’est pas l’étoile sur Hollywood boulevard mais presque ! En 2002, alors qu’elle vient de tourner 8 femmes de François Ozon, la jeune actrice d’à peine 23 ans impose sa frimousse aux côtés de celle des plus grandes stars. Un lieu mythique, une ambiance intemporelle, de superbes clichés en noir et blanc… et une moue boudeuse ! Ludivine, que diable, un sourire ! A croire qu’on s’ennuie au Harcourt Studio !
(...)

J comme... Julie
« Julie… c’est le pouce ! » non pas parce qu’elle est super (quoi qu’on ose le penser !) mais parce que Ludivine compte ses amis sur les doigts d’une main. Alors, celle qui tient la première place, c’est Julie Depardieu. Quel honneur ! Depuis leurs retrouvailles sur le tournage de Cyrano de Bergerac, les deux blondinettes sont devenues inséparables. Mais quid de l’index, du majeur et Cie… ?
(...)

M comme... maman
C’est le scoop de la rentrée, Ludivine Sagnier attend un deuxième enfant cet hiver. Mais le vrai scoop, l’info qui a excité les curiosités des uns et des autres, c’est évidemment : l’identité du papa ! Le mystère est levé : il s’appelle Kim Chapiron et il est… réalisateur ! Une fois encore, Ludivine a usé des services de l’agence matrimoniale du cinéma ! Que les langues médisantes se taisent... une seule explication est recevable : ne parle-t-on pas de la « grande famille du cinéma » ?
(...)

P comme... Playboy
En janvier 2008, Ludivine Sagnier a confié ses plus beaux atouts au magazine de charme très très… convoité par la gente masculine ! Une poitrine insidieusement cachée, une position langoureuse … Est-ce la même personne qui prétend accepter de se dénuder à l’écran sous prétexte qu’elle joue un rôle ? Les mystères du papier glacé nous échapperons toujours…
(...)

S comme... sympathique
Quand Ludivine veut témoigner de son affection, elle ne fait pas dans la dentelle. Alors que Claude Chabrol – ayant succombé au charme de la Fée Clochette – lui propose un rôle, elle s’exclame : « J’adore chiner de vieilles pièces comme Chabrol » ! Taquine jusqu’au bout, elle a donné un coup de jeune au réalisateur en lui offrant une robe de chambre Playboy ! Ils en rient encore… Ludivine a manifestement le « truc » pour se faire des amis. Et Chabrol dans Playboy, c’est pour quand ?
(...)

W comme... Walt Disney
« Physiquement, je suis très commune, dès qu’on m’ôte le maquillage, je redeviens citrouille ». Et oui, la magie du cinéma, c’est comme un Walt Disney. On sait tous que les stars les plus sexy ne sont que de simples êtres humains boutonneux, poilus et transpirants. Mais enfin, gardons un peu la douceur d’une illusion trop vite perdue… On est sûr qu’au réveil, Ludivine est…une très jolie citrouille !
(...)

Z comme... zeste
Un conseil beauté façon Ludivine Sagnier : des pâtés, du gras et du coulant ! Le zeste ? Connaît pas ! Cette phrase parle d’elle-même : « Chaque matin, j’applique sur ma peau sèche trois grosses couches de la Crème Réconciliante de Payot que je laisse poser cinq minutes, avant de retirer ce qui n’a pas pénétré. » Effectivement, Ludivine ferait bien de se réconcilier avec sa crème de jour !

A lire intégralement sur psychologies.com: http://psychologies.com/cfml/diaporama/ludivinesagnier.cfm

Ma seconde cible: Carole Bouquet.


mardi 16 décembre 2008

Et aussi: l'interview d'Olivier Ameisen. « Un relaxant musculaire m’a guéri de l’alcoolisme »

Avec son livre Le Dernier verre, publié en novembre dernier, Olivier Ameisen, cardiologue, a lancé un pavé dans la mare des traitements contre l’alcoolisme. En affirmant que le baclofène, un relaxant musculaire, est à l’origine de sa guérison, il offre un nouvel espoir aux malades, mais doit aussi faire face à la défiance d'une partie du corps médical. Il revient sur son parcours de vie. Psychologies.com ouvre le débat.

Olivier Ameisen affirme être complètement guéri de sa dépendance à l’alcool. Après avoir tout essayé, des médicaments aux cures de désintoxication, ce cardiologue dit avoir vu sa vie bouleversée par un médicament, le baclofène, utilisé contre les spasmes musculaires. Il témoigne de cette expérience exceptionnelle qui pourrait, selon lui, déboucher sur un traitement possible de l’alcoolisme.

Psychologies.com: Comment avez-vous sombré dans l’alcoolisme ?

Olivier Ameisen: Mon problème était l’anxiété sociale. J’étais invité à des soirées, il y avait un piano – Olivier Ameisen est pianiste virtuose, ndlr - , on me demandait de jouer, on me parlait et je me suis rendu compte que j’avais des difficultés à nouer contact. Mais quand je prenais un verre de whisky, que je détestais, les choses se passaient mieux. Pour obtenir cet effet, au début il me fallait un verre, puis deux et ainsi de suite. La tolérance est l’un des premiers facteurs de l’alcoolisme.

Vous avez pourtant suivi des traitements contre l’anxiété…

Oui, mais cela ne m’a pas du tout aidé. Les médicaments avaient un effet relativement calmant mais ne m’aidaient pas en société, alors que l’alcool avait un effet euphorisant et désinhibiteur. J’étais mal alors je prenais un médicament. Mais j’étais moins anxieux, je n’allais pas forcément me sentir bien.

Et les thérapies ?

J’ai fait huit ans de psychothérapie, bien avant de sombrer dans l’alcoolisme. Psychanalyses freudiennes, hypnose, homéopathie, travail avec des psychopharmacologues et TCC (thérapie cognitive et comportementale)… Mais elles n'ont eu strictement aucun effet. J’ai compris que j’avais une anxiété chronique qui m’empêchait de me relaxer comme les autres. J’ai alors émis l’hypothèse – qui est bien reçue d’ailleurs – que j’avais un déficit biologique, peut être en GHB (gamma-hydroxybutirique), un sédatif naturel de l’organisme.

Peu à peu votre entourage a lâché prise. Que ressentiez-vous alors ?

Ma maladie était incompréhensible pour mon entourage. Mes séjours en cure étaient un succès mais je rechutais dès la sortie. Alors mes proches se sont détachés. C’est un sentiment extrêmement douloureux que j’appelle « la double peine » : vous avez d’un côté la maladie et de l’autre, vous êtes accusé d’en être responsable. L’alcoolisme est vu comme une maladie auto-infligée ce qui est faux. L’alcoolique ne boit pas pour se détruire mais pour aller bien. Chaque alcoolique aspire à aller mieux.

Vous avez été confronté à l’incompréhension de certains médecins. Quel est votre sentiment à l’égard du corps médical ?

Je leur disais que mon problème n’était pas l’alcool mais l’anxiété qui était là des années avant la dépendance. Ils me répondaient : « Arrêtez de boire et l’anxiété s’arrêtera ». C’était un dialogue de sourds. J’étais face à leur impuissance. Lorsque les médecins sont incapables de proposer un traitement efficace, ils ont une tendance classique à blâmer le patient. Dans les maladies où ils sont démunis, il y a un rejet. C’était le cas avec le cancer.

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lundi 15 décembre 2008

Théâtre: Les Monologues du vagin, d'Eve Ensler

Depuis sept ans Les Monologues du vagin foulent les planches des théâtres parisiens. Les distributions se succèdent et les salles ne désemplissent pas. La raison d’un tel succès : une pièce subtile et drôle qui nous fait entrer dans la part la plus intime de la féminité : le vagin.

Pourtant, parler du vagin n’est pas une mince affaire. La pièce s’ouvre sur un ballet de petits noms jetés à la volée : « chatounette », « foufoune », « minette »… C’est un fait : le « vagin » est tabou. Alors, en citant le mot 123 fois dans sa pièce, Eve Ensler fait tomber les masques. Si bien qu’à la fin, ce terme ne choque plus. D’ailleurs à la sortie, les spectateurs sont changés : un sujet brûlant qui rend les femmes un peu plus fières et les hommes un peu plus sensibles. Alors, une question se pose : que sont donc ces monologues dans lesquels toutes les femmes se reconnaissent ?

Les Monologues du vagin, ce sont d’abord trois femmes qui, tour à tour, dans une poursuite de lumière, prêtent leur corps et leur voix à d’autres femmes de tous âges, nationalités et confessions religieuses. Des premières menstruations aux séances tant redoutées chez le gynéco, elles se livrent sans détour. Fantasmes, craintes et frustrations les plus intimes sont portés sur scène avec justesse, pour une célébration touchante et drôle de la sexualité féminine. Mais la féministe américaine Eve Ensler ne cherche pas seulement à faire rire. Sous la légèreté du texte se cache un sérieux saisissant. Parler du vagin, c’est d’abord appréhender l’anatomie et les plaisirs féminins. Mais c’est également aborder les questions du viol et de l’excision. Des sujets graves qui restituent à la gent féminine une part de leur féminité souillée.

Dans un délicieux mélange de sérieux et de drôlerie, la pièce invite à une approche subtile et attendrissante de la jouissance d’être femme, amante et mère. Portée au théâtre Michel jusqu’au 4 janvier 2009 avec une distribution inédite : Claire Nadeau, Emmanuelle Boidron et Micheline Dax. Trois générations de femmes qui incarnent l’universalité du propos. Trente ans après la révolution de sexuelle, elles parlent librement mais sans obscénité de cette part d’elles-mêmes qui constitue leur essence. Liberté de ton, finesse et regards complices : les comédiennes usent brillamment de leur personnalité artistique. Un clin d’œil tout particulier à Micheline Dax qui, à 84 ans, offre un jeu d’une tendresse infinie et dans la bouche de qui le mot « vagin » résonne comme une caresse. Un spectacle démystifiant pour un hymne à la femme des plus symboliques.


Théâtre Michel, avec Micheline Dax, Claire Nadeau et Emmanuelle Boidron

Cette distribution jusqu'au 9/01/09

mardi 2 décembre 2008

Film: Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin

Avec son dernier film "Un Conte de Noël", Arnaud Desplechin offre une histoire retorse où explose un humour baigné de cruauté.

La famille Vuillard ne semblait pas prédestinée à la simplicité. A l’origine, Junon et Abel Vuillard eurent deux enfants, Joseph et Elisabeth. Mais le jeune Joseph, atteint d’une maladie rare, nécessite une greffe de moelle osseuse. Ni les parents ni sa petite sœur ne sont compatibles. Naîtra alors Henri, conçu dans le seul espoir de sauver son frère. Malheureusement, celui-ci n’est pas compatible non plus et le décès de Joseph est pansé par la naissance d’un dernier enfant, Ivan. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais de ce traumatisme émergeront des années plus tard les pires ressentiments. Alors le conte de Noël – ou plutôt l’anti-conte – peut commencer.
Un anti-conte
D’abord avec une question : pourquoi Elisabeth a-t-elle froidement « banni » son frère Henri du cercle familial ? Ensuite avec une terrible nouvelle : Junon est victime d’une leucémie et doit trouver un donneur de moelle parmi les membres de sa famille. Ironie de la vie, Henri est compatible. Il pourrait ainsi se faire racheter aux yeux de sa mère. Mais si le greffon est rejeté, il en serait l’assassin… Est-ce grave? Assis dans le jardin par un froid glacial, ils s’annoncent l’un l’autre qu’ils ne s’aiment pas.

Terrible révélation pour quiconque. Mais le cynisme des Vuillard nous fait pénétrer dans une famille où la haine devient sarcastique, l’amour destructeur et l’humour une carapace. Ainsi dans le plus grand sérieux, Abel calcule sur un tableau les chances mathématiques de survie de sa femme. Ce genre de scène totalement décalée confère aux personnages une part de folie : sans raison apparente, Elisabeth est hantée par Henri, son frère endetté qu’elle perçoit comme le Mal susceptible de détruire sa famille. Elle l’éloigne de son fils Paul, un adolescent perturbé en proie à des hallucinations. Ivan, le benjamin de la famille, est un homme dont l’optimisme exacerbé cache un malicieux secret…

Des héros de conte fragiles et complexes, animés par l’amour et la haine. Dans une atmosphère mortifère masquée par des cris de joie trompeurs, ils se rendent à Roubaix pour une ultime réunion de famille. Mais qu’attendre d’une famille dans laquelle les parents sont nommés par leur prénom ? Ce sera fracas et règlements de compte. Jusqu’à ce que la situation s’apaise… comme par enchantement. Pourtant l’incompréhension persiste et alors que tout semble se décanter, le conte nous laisse un peu chahuté. Pas de « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Le film se termine sur une quiétude malsaine : Ivan et Junon joue la mort à pile ou face, Ivan sourit béatement lorsque sa femme découche, Elisabeth retrouve la sérénité dans le décès d’une mère qu’elle a tant aimée…

Au final, « Un conte de Noël », c’est un joyeux mélange de haines incompréhensibles et de légèreté de ton. Arnaud Desplechin offre une histoire retorse où explosent folie et dépression, le tout sous le couvert d’un humour baigné de cruauté. Un anti-conte des plus plaisants pour tous ceux qui se délectent d’un délicieux cynisme.

Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin - avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon, Anne Consigny

Expo: « Picasso et les maîtres », l’éloge de la copie

Envisager Picasso dans le rapport à ses prédécesseurs est une première. Une démarche novatrice qui ne pouvait se faire qu’avec ce peintre impénétrable et sulfureux. Il est le seul artiste à avoir osé affronter les maîtres tout au long de sa vie, une audace qui méritait de prendre place au Grand Palais.

Le Greco, Rembrandt, Goya, Delacroix, Cézanne, Gauguin… Ils ont tous été conviés à la fête. L’exposition s’ouvre sur une salle inédite : pour la première fois, les autoportraits des grands maîtres sont réunis dans un même lieu. Bienvenue dans le temple de l’art. Il semble que, soudainement, l’art picassien soit beaucoup moins obscur. Picasso n’est pas seulement le peintre cubiste déjanté aux formes éclatées. Il est avant tout un investigateur de l’histoire de la peinture, un fervent admirateur de ses prédécesseurs qu’il va sans cesse copier, déconstruire et dépasser. Une vision qui risque de convertir les plus récalcitrants à l’art picassien. Pour ce faire, encore fallait-il rendre compte avec subtilité des mécanismes de l’inspiration. Réunir les toiles des grands peintres ; les faire dialoguer avec celles de Picasso lui-même ; et surtout, mettre en lumière l’acte de transposition et de détournement. Un défi de taille.

Picasso, le bon élève
« C’est incroyable ce qu’il faisait à seulement 14 ans ! ». Les œuvres de jeunesse de Picasso ne manquent pas d’impressionner les visiteurs. Parler des maîtres, c’est effectuer un retour dans l’enfance de l’artiste. A l’école des Beaux Arts de la Coruna, le jeune Picasso s’empare des oeuvres de la tradition picturale humaniste. Dans un souci de mimétisme et de perfectionnement, il copie Velasquez et Greco. Ces dessins nous rappellent une chose : Picasso est un enfant prodige. Ce n’est pourtant qu’après avoir passé cette salle aux allures de Louvre que le véritable Picasso émerge.

L’appropriation des maîtres
Le génie de Picasso apparaît non plus dans l’imitation mais dans l’appropriation des maîtres. Près de dix salles nous entraînent dans un tourbillon de reprises thématiques et stylistiques. La célèbre période bleue, cette couleur qu’il brandit comme une révolution artistique, trouve son origine dans les indigos de Manet, Cézanne et Van Gogh. Il suffit également de se prendre au jeu de la juxtaposition de tableaux pour reconnaître les influences thématiques : « L’enlèvement des Sabines » de Picasso est une reprise exacte – dans les couleurs et la disposition des personnages – de ceux de Poussin et de David. Reprise donc mais pas de plagiat : Picasso est le peintre de l’invention et de la transfiguration. Dans ce même tableau, il fait surgir des poitrines proéminentes et des sexes saillants. La toile devient un amas de corps informes, renforçant la violence de la scène. D’ailleurs, devant un tel surgissement d’horreurs, les visiteurs silencieux sont comme déstabilisés.

Les joies de la transgression
C’est alors que Picasso dépasse les cadres de la revisitation des maîtres. En radicalisant les grands thèmes de l’histoire picturale, il se fait plus expressif. A bas la bienséance, le peintre donne à voir ce qui est sous-entendu dans certains tableaux de ses prédécesseurs. Le résultat ? Une sexualité exacerbée comme dans « Les demoiselles du bord de Seine », reprise du tableau de Courbet. Les deux femmes ne semblent plus seulement se délasser. Elles entretiennent une pose explicitement érotique. Provocateur, Picasso se joue du détail pour mettre en scène des corps béants de désir et de fantasme. La dernière salle, la salle des nus, exploite au maximum les limites de la transgression. Il s’y mêle une ambiance de gêne et de frivolité. Entre l’unicité de la salle des autoportraits et l’audace artistique de cette dernière, l’exposition mérite son succès.


Encore faut-il mettre un bémol. La présentation des tableaux se contente d’un simple jeu de parallélisme : une démarche qui tourne court assez vite. « Picasso et les maîtres », c’est avant tout une course aux ressemblances sur fond de salles grisâtres et monotones. L’exposition méritait un brin d’inventivité à la hauteur de celle du peintre.Pourtant, le livre d’or ne tarit pas d’éloges. Et pour cause, en convoquant les plus grands maîtres, le Grand Palais en met plein les yeux. L’exposition reste un bel hommage à Picasso, ce peintre qui suscite l’admiration comme le rejet. Pari tenu pour un projet inédit qui a su révéler toute la splendeur de la démarche picassienne.

"Picasso et les maîtres", du 8 octobre 2008 au 2 février 2009 - Galeries nationales du Grand Palais, Paris

Ciné: J'irai dormir à Hollywood, d'Antoine de Maximy

Antoine de Maximy, un " routard " qui parcourt la planète et s'invite chez les habitants équipé de trois caméras qui le filment en continu, ça vous dit quelque chose ? Après l'émission " J'irai dormir chez vous ", voici le film. Et avec 1h40 de bobine devant lui, Antoine a décidé de traverser l'immensité : les Etats-Unis d'Amérique.

" Quand rien n'est prévu, tout est possible ! ", telle est la devise du baroudeur parachuté (au sens propre) sur le sol américain. Antoine de Maximy est un oiseau tombé du nid. Le regard rieur, les yeux hagards, il avance sans autre programme qu'un défi à relever : traverser les Etats-Unis d'Est en Ouest en allant à la rencontre des gens, pour atterrir à Los Angeles, ou plus précisément à Hollywood chez une star internationale.

Voilà pour la théorie. Cela laisse rêveur... Mais la pratique sera bien plus terre à terre. C'est un fait, les Etats-Unis, c'est grand. Pour les traverser, tous les moyens sont bons : à pied, en bus ou à vélo. Il faudra pourtant se résigner à acheter une voiture : ce sera un corbillard ! Mais dans un pays où l'extravagance fait partie intégrante de l'âme humaine, rien ne surprend.

A partir de là, Antoine a une seule idée en tête : rencontrer les gens. Il sera alors propulsé au coeur d'une société aux multiples facettes. Des personnalités presque caricaturales... Ou pas. Car les Etats-Unis d'Amérique, ce sont avant tout la diversité : un ex soldat de la guerre du Vietnam, les habitants noirs des quartiers chauds de la Nouvelle Orléans ou les indiens d'Amérique vivant isolés au milieu du désert et charriant avec eux leurs croyances et superstitions. Et bien d'autres encore. Des personnes accueillantes et chaleureuses. D'autres méfiantes et rebelles. Avec au final un seul constat : les Etats-Unis sont une immensité où chaque individu vit dans son propre microcosme. Ne pas regarder son voisin est encore la meilleure chose à faire pour se protéger.

Ce surprenant voyage révèle le vrai visage de l'Amérique. Un pays où la race et la violence ont tendance à régir les rapports sociaux. Alors entre les idéaux des uns et le désemparement des laissés pour compte, il y en a qui s'alcoolisent au point de se laisser bercer par la démence...

Un film réaliste et émouvant admirablement bien mené par le voyageur hors pair. Sa drôlerie, son audace et son ouverture d'esprit le conduisent au coeur de situations les plus rocambolesques. Antoine de Maximy aime l'autre et c'est toujours avec tendresse qu'il se laisse entrainer au gré de rencontres souvent cocaces, parfois effrayantes mais toujours intenses et riches en apprentissages. A tel point que, comme tout bon voyage, on ne voit pas la fin venir. Mais d'ailleurs : parviendra-t-il à dîner chez une star hollywoodienne ? Je ne donnerai qu'un seul indice : quand rien n'est prévu, tout est possible!

J'irai dormir à Hollywood, de Maxime de Maximy - sorti le 19/11/08

Publié sur CritikArt.net: http://www.critikart.net/cinema.md/543_j-irai-dormir-a-hollywood

Livre: Saloon, Aude Walker

Dès qu'on entre dans ce Saloon, une odeur d'alcool et de tabac froid nous prend à la gorge. Le décor ? Drogue, sexe et règlements de compte, comme dans tout western qui se respecte. Et sous la plume aisée d'Aude Walker, une histoire sombre se dessine bientôt devant nous, une de celles qui se racontent au coin d'une table, un verre de whisky à la main.

Lisa Duval est une jeune américaine exilée en France. Elle est serveuse dans un palace parisien, un travail alimentaire qu'elle considère comme un redoutable pied de nez à ses origines de la haute bourgeoisie new-yorkaise. Parce qu'avant de devenir larbin de riches, Lisa vivait dans ce monde de gloire et de dollars. Une jeunesse qu'elle a voulu effacer dans sa fuite outre-Atlantique. Le passé la rattrape un soir, quand une superbe femme blonde la hèle, pour avoir son verre. C'est sa mère. Une vague de souvenirs destructeurs submerge Lisa qui décide pourtant subitement de retourner à Black Lion, la villa familiale fastueuse et décatie. Lancée dans une quête d'elle-même, elle va devoir affronter les êtres qui ont hanté son enfance. Un douloureux exorcisme quelle mène avant tout contre sa mère, Véra.

D'un bout à l'autre, le mystère plane sur ce retour soudain à Black Lion. Pourquoi Lisa a-t-elle décidé de rouvrir des plaies à peine cicatrisées ? Elle-même ne peut pas le dire. En même temps qu'elle investit son passé, le lecteur avance aveuglément dans le récit. Les réponses surgissent progressivement, comme la réminiscence de souvenirs profondément enfouis. Il ne faut pas être pressé pour saisir le sens d'une telle entreprise, mais plutôt savoir jouir du style d'Aude Walker. Saloon est un roman à clés où chaque souvenir, qu'il soit imbibé d'alcool, de sexe ou de violence, se prend comme un morceau de vie d'une fille en mal de repères. Puis tout se précipite : par un irréversible coup de folie, l'héroïne fait face à son destin tragique et se libère, enfin, de ce monde intoxiqué.

Avec ce premier livre, Aude Walker offre un très bon roman noir. En jouant de la formule, de l'allégorie ou du raccourci, elle entretient une atmosphère quasi mystique, lointaine, impénétrable. La langue est aussi déjantée que la décadence qui règne à Black Lion, et aussi imaginative que le récit. Pas de manières ni de longues phrases obscures. C'est lapidaire, rythmé, audacieux. Un parler vif qui fait souvent sourire -parce que si l'histoire est sombre, l'auteur défie le pathos à renfort d'humour.

La vivacité de ton et la nervosité de la langue n'empêchent pas d'aborder en profondeur des thématiques essentielles : "Saloon" est d'abord un roman sur la complexité de la relation mère/fille déchirée entre l'amour et la haine, sur les secrets de famille, et sur la complicité fraternelle. A travers le portrait de cette famille Mc Govern qui a converti sa richesse en débauche, Aude Walker parvient à donner à voir la face noire de toute une Amérique huppée, mais sans plus aucune grandeur ni rayonnement. Ce premier roman révèle une forte personnalité littéraire qui traîne du côté de Bukowski et qui sait exploiter toutes les ficelles de l'intensité dramatique. Peut-être le prochain prix de Flore 2008?

Saloon, Aude Walker - éd. Denoël - paru le 25/08/08

Publié sur CritikArt.net: http://www.critikart.net/livre.md/516_saloon