vendredi 27 novembre 2009

Théâtre: Zorro, le Musical

Deux anecdotes, au hasard. D'abord, le héros doit son nom aux habitants du pueblo de Los Angeles qui le baptisent ainsi après avoir été sauvés d'une pendaison. Ensuite, sachez que Zorro aurait préféré avoir une cape rouge. Et ce n'est pas une blague. Sur une libre adaptation du roman d'Isabel Allende, la nouvelle comédie musicale nous ramène aux origines de la légende du vengueur masqué, où l'on découvre un personnage enfantin, davantage burlesque que charismatique. Mais héros tout de même. Car reconnaissons-le, s'attaquer à Zorro n'est pas chose aisée. Outre la légende aseptisée dont il fait l'objet, le personnage semble avoir perdu de sa fraicheur et l'on oscille bien souvent entre enthousiame et déception.
Mais il y a un remède: la musique, avec un tube, "Bamboleo", des Gipsy King, revisité sous la conduite d'un orchestre présent sur scène. C'est un atout majeur. Dans un esprit gitan et terriblement envoutant, "Zorro le musical" joue la carte de la séduction. Côté prestations: des cascades, des combats d'épée, des tours d'illusion et surtout, des chorégraphies aux accents espagnols signées Rafael Amargo, chorégraphe de renommée internationale. Tout y est, sans oublier l'incontournable boutique souvenirs dressée dans le hall d'entrée. Alors, Zorro, prouesse artistique ou objet commercial? La question est légitime. C'est le tribut des grosses productions.
Des affiches, un clip vidéo, un album: impossible d'échapper à la campagne de promotion de la comédie musicale. Produite par le groupe international Stage Entertainment - investigateur des succès du Roi Lion et de Cabaret - elle nous vient tout droit de Grande-Bretagne. On s'en serait douté, aux vues des moyens déployés.
Spectacle grand public, ce Zorro est avant tout un vivier de jeunes talents: Laurent Ban (Diego de la Vega, Zorro), Liza Pasto( Luisa), Géraldine Larrosa (Inez), et l'ensemble, avec entre autres Léovanie Raud, Eric Jetner et Angèle Humeau. Sous les claquettes du flamenco ou dans l'art des vocalises, tous s'exécutent avec leurs tripes. Au-delà des couleurs chatoyantes et de la magie de la scène, ils savent rappeler la pureté d'une émotion. Et nous offrir un spectacle d'ores et déjà annoncé comme un succès.


Publié sur CritikArt.net

mardi 24 novembre 2009

No more Bhopals de Micha Patault

La nuit du 3 décembre 1984, l'usine de pesticides Union Carbide explose sur Bhopal faisant plus de 23000 morts et 500 000 victimes. Dans son livre No more Bhopals, Micha Patault retourne sur les traces d'une catastrophe toujours d'actualité. Démarche d'un auteur engagé.

Tout commence il y a cinq ans. Alors que le monde fait son devoir de mémoire, Micha engage une réflexion: "l'imagerie relative à Bhopal ne m'a pas semblée fidèle à la réalité de l'actualité. La tonalité générale avait tendance à réduire l'image de Bhopal dans sa tragédie passée." Pour ce jeune photographe, le reportage au long court est une première. Un gros sujet abordé de manière instinctive, sans doute un peu fragile. Mais peu importe, le projet s'affine au fil des quatre années de voyages. Guidé par des études de sociologie et à l'Institut de Langues Orientales (INALCO - études Hindi), Micha met ses connaissances au service de la photographie: "Je voulais ajouter une pierre aux travaux sur Bhopal. Il y a une véritable pénurie de photos et peu de documents expliquent le problème. Raghu Raï a couvert la période 1984-2004 mais Bhopal est une ville qui bouge tous les jours."
Aujourd'hui, Bhopal est le paysage d'une nouvelle catastrophe: l'eau, infiltrée de produits toxiques est consommée tous les jours par 5000 habitants, cette seconde génération de victimes. Les enfants sont au premier rang. Micha fait leurs portraits à la demande des ONG. Il en tire des images violentes, difficiles à assumer. Pour autant, elles sont une preuve visuelle de la catastrophe actuelle. "Je voulais montrer cette réalité mais présenter les images seules était trop choquant. Il fallait apporter les clés pour comprendre la réalité." Le photographe s'est donné une exigence: construire une trame narrative représentant la situation. No more Bhopal est un document où la recherche esthétique s'accompagne toujours d'un message.

Il est témoignages qui s'abîment dans le silence et des silences qui sont témoignages. Bhopal est l'un d'eux. Un lieu où les fantômes des corps fuyant les gaz habitent les rues nocturnes. Des images infernales qui transposent dans le présent cette nuit de décembre 1984. L'ouvrage travaille une temporalité déployée sur trois chapitres: la tragédie passée, les conséquences d'une eau contaminée et la lutte activiste. Tout à la fois passé-présent-futur, Bhopal est finalement un lieu où le temps s'est arrêté.
A cette image, Micha trouve un symbole: des foetus avortés après la catastrophe et conservés dans des bocaux comme des reliques. Il découvre leur existence dans un reportage de Raghu Raï et se bat pour les photographier à son tour. Mais à l'inverse de son prédécesseur, ce sera en couleur: "Il ont 25 ans et ne sont même pas nés. Pour moi ce sont des pré-victimes, un prélèvement de mémoire. Je voulais les rendre beaux et qu'ils reprennent vie."

Redonner vie à Bhopal est le sujet du troisième chapitre "Bhopal en marche", ajouté en 2008. Face à la frilosité du gouvernement indien qui, craignant de perdre son plus gros investisseur - les Etats-Unis - se garde de pointer toute responsabilité, les organisatons activistes ont décidé de faire pression. Leur campagne réclame la mise en place d'un plan de nettoyage et le respect du principe pollueur/payeur. A son tour, Micha a eu envie de s'impliquer. Avec les photographes Stéphane Bouillet et Kostas Pliakos, il a monté Bhopal XXV à l'occasion du 25ème anniversaire de la catastrophe. Par la mise en ligne d'une photo par jour pendant un mois, le projet rappelle la gravité de la situation. Egalement à leur initiative: des cartes postales à envoyer au directeur de Union Carbide invitent à soutenir le mouvement.

No more Bhopal est un ouvrage simple, extrêment construit, sans emphase. Pour Micha, il est surtout une succession de rencontres. La plus belle d'entre elles s'appelle Sarmil, 6 ans, aveugle depuis la naissance. La fillette maintient toujours les yeux fermés. Jusqu'à ce moment magique où, blottie contre sa mère, elle ouvre l'oeil. Micha saisit l'instant comme un cadeau. La photo, symbole d'une tendresse toute douloureuse, est devenue le support de communication de la campagne de sensibilisation de Bhopal.
Crédit photo: Micha Patault

samedi 14 novembre 2009

Biographies




samedi 31 octobre 2009

Livre: Kata Sutra, la vérité crue sur la vie sexuelle des filles - Nadia Daam, Emma Defaud, Titiou lecoq, Johana Sabroux, Elizabeth Philippe

Voilà un petit ovni dans la rentrée des essais, qui présente l'intérêt de dire une part de la réalité -sans se prendre au sérieux.

Au risque de décevoir les esprits lubriques, Kata Sutra n'est pas un énième scénario catastrophe du Kama Sutra. Parce que la vie sexuelle des filles ne s'apprend pas dans un livre de positions, ici le mot d'ordre est simple : dire la vérité toute la vérité. L'essentiel étant de parler d'un nous, les femmes, et d'une réalité, la sexualité.

Les fantasmes, les fellations mais aussi les plans foireux, les envies pipi et l'amour en chaussettes, tout y passe sans complexe. Du Bridget Jones ? Pas vraiment. Les co-auteures préfèrent rappeler que les fiascos existent et qu'on les aime tels qu'ils sont. A bas les petites gênes et autres culpabilités, le message se dessine sur fond de légèreté contre la dictature de l'orgasme et des étreintes parfaites. Avec elles, la sexualité n'est plus un défi. Si l'on accepte de rire des mauvais coups.

Après l'anticonformisme de "Mauvaises mères" (éd. Jacob Duvernet, 2008) Johana Sabroux, Nadia Daam et Emma Defaud s'attaquent à la stigmatisation d'une sexualité épanouie. Ajoutées de deux consoeurs, elles troquent leur langue de bois et se racontent avec humour, dans un style enlevé et intimiste. Dernier acte de séduction proprement féminin.

Publié sur CritikArt.Net

mercredi 21 octobre 2009

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Interview d'Alain Mingam

Alain Mingam : la vérité au-delà de la manipulation

Vidéo à voir sur: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=125

Alain Mingam revient sur ce qu’il appelle les qualités et les défauts du photojournalisme. Les dangers de la manipulation nuisent à l’image de marque du photojournalisme, dont l’essence même est de dire la vérité. Si l’exposition Guerre ici de Patrick Chauvel est basée sur des images retouchées, cette retouche est préalablement déclarée, et n’a pour but que de souligner la réalité des images d’origine.

Une presse qui se clone elle-même

Vidéo à voir sur: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=130

Face à cette presse en retrait, qui ne s’investit plus au côté de la production des sujets, Alain Mingam voit se dessiner un espoir dans les recherches de la « presse citoyenne » et le succès des festivals, qui prennent le relais pour répondre aux attentes du public. Il pense qu’il faudra trouver une nouvelle presse, qui saura soutenir les photojournalistes, qui « continuent à produire envers et contre tout ». A l’heure où des agences comme Gamma sont en grande difficulté, le problème pour lui ne vient pas de la production, mais de l’exploitation des images que fait la presse d’aujourd’hui.

La force de la photographie et l’importance du contenu

Vidéo à voir sur: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=134

Alain Mingam reste optimiste quant à l’avenir du photojournalisme. Sa tradition, alliant force de l’image et qualité de contenu, est son principal atout. Si l’on assiste aujourd’hui à un « tsunami d’images » et à un changement de nature et de support de diffusion de celles-ci, cela ne fait qu’encourager le besoin de qualité. Or, apporter la qualité, n’est-ce pas le travail du photographe professionnel justement.

Nouveau type de photo pour « nouveaux tuyaux »

Vidéo à voir sur: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=138

Pour Alain Mingam, le succès des « nouveaux médias », tout comme celui des festivals, favorisent aujourd’hui l’émergence d’un nouveau type de photographie, plus axé vers une rencontre directe avec le public.

Vidéo et montage: Valerio Vincenzo

Publié sur l'Edition spéciale Prix Bayeux de Photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Interview de Déo Namujimbo

L’exil ou la mort, les difficultés d’un journaliste local

Vidéo à voir sur: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=121

Déo Namujimbo est journaliste indépendant en République Démocratique du Congo et correspondant de Reporters Sans Frontières sur place. Obligé de fuir son pays, il vient d’obtenir le statut de réfugié en France. Il nous confie que ses écrits « ne plaisaient pas aux autorités et aux militaires » de son pays, et qu’après avoir échappé plusieurs fois à la mort, il a préféré ne plus faire courir de risques à sa famille. Son frère, journaliste lui aussi, a été assassiné l’an dernier…
Lui qui ne peut plus travailler dans son propre pays, trouve important que des journalistes occidentaux viennent couvrir ce qui se passe chez lui. Il pense cependant que ce mode de couverture doit respecter certaines conditions, gages de qualité.

Vidéo et montage: Valerio Vincenzo

Publié sur l'Edition spéciale du Prix Bayeux de Photojournalisme.fr

lundi 12 octobre 2009

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

L'indicible et l'inaudible quand on a vu la mort

interview vidéo de Jean-Paul Mari: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=23

Hier soir, sous le grand chapiteau de la place Gauquelin-Despallières, l’ambiance était presque monastique. Jean-Paul Mari nous présentait un sujet aussi tabou que douloureux : quels traumatismes la guerre peut-elle causer chez ceux qui la couvrent ?

A leur retour, on dit « qu’ils ne sont plus les mêmes ». Le regard vide, hantés par des cauchemars et des flash-back, ils sont absents. Morts. A l’intérieur, en tout cas. Le corps est là, « sans blessures apparentes ». Mais l’esprit ? Ces hommes et femmes reviennent du coeur de la terreur. Ils emportent avec eux une image, une odeur, un souvenir obsédant et ….. traumatisant : « L’image peut pénétrer dansle cerveau des hommes et le transpercer. En grec, trauma signifie « percer » » explique Jean-Paul Mari.
Le reporter a longuement étudié le sujet. Il a recueilli des témoignages, écouté les explications des psychiatres et des médecins. Pour un terrible constat : cet état est largement répandu et peut arriver à tout le monde. Il refuse de parler de maladie, de prédispositions psychologiques ou de folie. Il s’agit d’une blessure qu’il faut à tout prix panser.Pourtant, le traumatisme est indicible et inaudible. Tabou, même dans la profession. Résultat : l’individu s’enferme dans sa propre névrose et s’abandonne au sentiment d’exclusion.
Jean-Paul Mari est grand reporter au Nouvel Observateur depuis 25 ans. Il a couvert de nombreux conflits, vu des hommes et des femmes brisés par cette confrontation avec la mort. Soldats, mais aussi humanitaires et journalistes. Il a présentera son ouvrage « Sans blessures apparentes » (Ed. Robert Laffont) sur le Salon du livre du Prix-Bayeux-Calvados, et travaille actuellement sur un documentaire sur ce thème pour France 2.
vidéo et montage: Valerio Vincenzo
Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Interview de Patrick Chauvel

Patrick Chauvel et l'économie de guerre
Face à notre caméra, Patrick Chauvel nous livre sa vision du photojournalisme aujourd’hui. Comment le métier de correspondant de guerre a-t-il évolué ? Comment les médias français rendent-ils compte des conflits ? Le reporter parle de la guerre tant sur les lignes de front qu’au niveau géopolitique.
Pour voir l'interview vidéo: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=11

Patrick Chauvel: travailler ensemble et rappeler la réalité
En tant que Président du jury, Patrick Chauvel est porteur d’un message. A Bayeux il nous livre également son expo Guerre ici, en germe depuis plus de dix ans.
Pour voir l'interview vidéo: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=15

Patrick Chauvel: ne pas confondre showbiz et journalisme
Les conseils de Patrick Chauvel à un jeune reporter prêt à couvrir une zone de conflits. Un engagement au-delà du « Moi Je »…
Pour voir l'interview vidéo: http://bayeux.photojournalisme.fr/?p=19

vidéo et montage: Valerio Vincenzo

Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Prix Bayeux-Calvados, l’implication du public

Samedi, le jury public se réunissait au côté du jury officiel, pour désigner le lauréat du Prix du Public dans la catégorie Photo. Le reportage Trouble au Congo, de Jérôme Delay (AP), était récompensé lors de la soirée de clôture…
Dix heures. Café chaud et viennoiseries accueillent les membres du jury. Entre gourmandise et papotages, chacun se prépare à visionner les 10 reportages en compétition. Pendant que les professionnels multiplient les poignées de mains, le public se concentre sur le dossier de présentation qui leur est distribué.
« Le public aussi a son mot à dire »
Pour une grande partie du public, participer au jury du Prix qui leur est consacré est une continuité logique. D’abord fidèles spectateurs des Soirées, ils envisagent le passage au vote comme un engagement. Certains participent pour la première fois. D’autres ne comptent plus les années. Tous se félicitent d’une chose : ils peuvent prouver leur intérêt pour les reportages de guerre et s’impliquer dans une nomination. Parce que « le public aussi a son mot à dire », beaucoup sont venus s’inscrire dès l’ouverture des listes annoncée dans le journal local. « Bayeux organise un Prix du public et on en est ravi. Nous sommes les lecteurs, ceux à qui ces images sont destinées. C’est important qu’on donne notre avis ».

Une sélection basée sur l’émotion
Dans la salle de conférence de la Halle aux grains, la concentration bat son plein. Les reportages se succèdent, entrecoupés de quelques minutes de prise de notes. On échange, on feuillette. Mais déjà le noir retombe sur les sièges : « On n’a malheureusement pas assez de temps pour réfléchir à chaque sujet. On les découvre au dernier moment et on peut à peine lire les explications sur la situation. Du coup, c’est l’émotion qui prime ». Là est la force d’un public non spécialiste. Il fonctionne au coup de coeur et contraste avec les arguments du jury professionnel. Les pros jugent la qualité globale du sujet, la construction des images et le récit qui en est fait. Le quidam apprécie la prise de risque, ce que le sujet lui apprend et l’esthétique d’une image qui permet d’explorer la sensibilité du photographe. Miser sur le ressenti est un atout. Qui révèle un autre type de problème : « on réalise qu’on n’a pas d’éducation à l’image. Parfois, je ne vois pas que les images sont organisées et racontent une histoire. Le jury professionnel nous enseigne ce genre de chose. C’est bien. »

Au-delà de l’hémoglobine
Réunir les deux jurys est constructif car comme toujours, on a tout à apprendre des remarques d’autrui. Les échanges sont certes un peu timides mais révèlent l’intérêt manifeste du public pour les conditions intrinsèques à la guerre. « On n’a ni envie ni besoin de voir une quantité d’hémoglobine. On est davantage intéressés par la vie des populations ou les sujets sur les enfants par exemple. Ils constituent l’avenir de ces pays. » La guerre ne se montre pas seulement par la violence qui peut même être perçue comme une agression : « trop de violence dévie le sens du propos. Le but d’un reportage est de montrer la réalité des choses sans qu’on ait à détourner le regard. » Mieux, un public averti préfère intellectualiser certaines scènes : « à travers la photo d’un immeuble détruit, on imagine les morts et les victimes. C’est aussi ça, regarder une image ». Et en redemande, l’année prochaine.
photos: Valerio Vincenzo
Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Patrick Chauvel à coeur ouvert

L’homme n’est ni grand ni fort, pourtant il impressionne. Son regard dur concentre toute l’horreur du monde : Patrick Chauvel a des choses à raconter, même si généralement, il préfère se taire. Et agir. On attendait un visage crispé et imperturbable, celui des interviews et des éprouvantes questions-réponses. Non, ce matin-là, Patrick s’adresse à des jeunes et ça change tout. Pas d’objectif braqué sur lui, le photographe se décontracte. Et raconte sa vie de reporter, à coeur ouvert.

Chauvel est un livre aux mille histoires. La peur, la misère, l’adrénaline, la mort, les mots s’accompagnent toujours d’un souvenir en Tchétchénie, en Afghanistan ou ailleurs. Et pour être plus percutant, il n’hésite pas à y mêler une pointe d’humour : « Quand on part pour une zone de conflit, et qu’il n’y a personne dans l’avion c’est bon signe : ça veut dire que c’est vraiment la merde ! ». Humour noir bien sûr, les lycéens ne s’y trompent pas. Comme dans les vieux contes de l’oncle Tom, le récit n’est jamais gratuit.

D’ailleurs, au fil des minutes, Chauvel ne mâche plus ses mots. Les anecdotes entrainent des critiques contre l’ONU, observatrice et inutile, ou encore la guerre en Afghanistan : « les soldats se battent pour de mauvaises causes. Personne ne va gagner. Ces gens sont chez eux et ils se fichent de la démocratie. Ils ne savent même pas ce que c’est ni comment ça s’écrit. Même New-York et les tours ils ne connaissent pas ! Ce n’est pas leur faute tout ça ! »Des guerres qui ne tiennent pas la route, là est le constat d’un homme qui parle pour le peuple. Et pour une profession, au pouvoir immense et effrayant : « D’après vous, qu’est ce que craignent les Etats-Unis et les israéliens quand ils bloquent les frontières ? Ils craignent la petite fille qui court sous les bombes au Napalm ! »
Clairement, le rapport entre photojournalisme et gouvernement soulève la polémique. Sans tarder, un lycéen s’interroge : « avez-vous déjà travaillé avec les services secrets ? » Patrick est affirmatif : « Sur place jamais, ce serait se tirer une balle dans le pied. J’ai déjà été contacté par les services israéliens mais j’ai refusé. Sinon, c’est un engrenage. Et puis si on bidonne, on met en danger toute la profession. Le métier doit garder sa crédibilité : on n’est pas là pour changer la donne mais pour raconter ce qu’il se passe. » Avant de nuancer : « En revanche, j’avoue avoir déjà travaillé avec les services secrets pour des sujets précis, comme une libération. Mais jamais pour un acte militaire. »

Refus de la compromission, prise de risque et peur au ventre, le métier de correspondants de guerre a de quoi marquer un homme. Traumatisé ? Chauvel contourne la question : « Et pourquoi croyez-vous que j’ai acheté ces bottes ? » Il porte ses santiags comme une carapace. « Bien sûr il faut une période de transition. Mais si on croit à ce qu’on fait, il n’y a pas de place pour le traumatisme. L’essentiel est qu’il faut que le travail soit reconnu ». Du Chauvel tout craché, blindé et convainquant. Même si son « Moi ça va ! », peut-être un peu trop sûr, porte les stigmates d’une vie de rapporteur de guerre.
Photo: Valerio Vincenzo
Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Patrick Baz rencontre les Classes Prix Bayeux-Calvados

Patrick Baz est né au Liban, un pays où les enfants collectionnent les douilles de balles. Il se souvient et s’en amuse aujourd’hui : « j’ai choisi la caméra plutôt que la kalashnikov ». Une phrase forte qui en dit long sur la place du photojournalisme dans les pays arabes. Ainsi s’ouvre le débat.
Mieux que quiconque, il parle d’un pays. Et d’un métier : « les jeunes arabes ne sont pas confrontés à ce que vous voyez tous les jours. Il n’y a pas de culture de l’image comme celle que vous pouvez avoir. Le graphisme et les écritures sont leurs seules références. Pour eux, le photojournalisme est un balbutiement.»« En 1989, il n’y avait aucun photojournaliste palestinien.» Le reporter s’est alors donné pour tâche de former quelques hommes au métier. Mais aujourd’hui, il constate le décalage entre les photojournalismes : « les reporters arabes ne se départissent pas d’un certain militantisme. Ils sont spécialisés dans les conflits et ne savent pas raconter une autre histoire que la guerre. Leurs images sont très violentes et ils ne comprennent pas que pour toucher l’Occident, il faut montrer autre chose. »

La force de l’éthique
Précisément, les élèves sont très sensibles à la violence des images de guerre. A la vue du diaporama de Patrick Baz, les visages se crispent et réagissent. Autocensure, respect d’autrui, les jeunes occidentaux brandissent des questions d’éthique. Patrick Baz explique : « Avec l’expérience, vous vous interdisez certains cadrages. Il n’y a pas d’autocensure dans le sens où je montre toujours les choses, mais différemment. Par ailleurs avec l’âge, vous n’avez plus rien à prouver à vous-même. Moi ça me gêne de travailler avec des personnes qui n’ont pas le respect des sujets. Notamment pour les enterrements. Quand on est dix photographes sur l’évènement, on veut toujours prendre une meilleure photo que celle du voisin. Moi, j’ai le sentiment de violer l’intimité de la famille. Dans ces circonstances, une seule photo suffit. »

Photographier la peur au ventre
Le métier de correspondant de guerre impressionne les jeunes adultes. Il faut être courageux, fonceur et téméraire. Prendre des risques en affrontant son pire ennemi, la peur. Comment fait-on ? Entre amour et haine, Patrick en a fait son fidèle compagnon. La peur le ronge avant de partir, le charge d’adrénaline une fois sur place et devient traumatique quand tout est fini. « On ne peut pas ne pas avoir peur. Je suis très effrayé par la foule. Un jour, je me suis fait lyncher. La foule est incontrôlable. » Photographier la peur au ventre, parce que la mort attend à chaque coin de rue. Sur ce point, Patrick reste mesuré : « Moi j’aime la vie et je pense qu’il y a des limites à ce qu’on peut faire. Aucune photo ne vaut une vie. » Pourtant, le reporter n’a jamais voulu arrêter : « c’est l’un des rares métiers au monde que l’on ne peut pas faire si on ne l’aime pas. Rien ne vous oblige à partir là-bas. »

Un métier égoïste
Rien n’oblige un correspondant de guerre à partir mais rien ne le retient. Patrick Baz l’avoue, c’est un métier égoïste. Alors que les jeunes s’inquiète d’une vie de famille, le reporter insiste : « Vous ne pensez qu’à vous, qu’à faire des photos. » Une passion donc, qui se vit envers et contre tout. Surtout pour elle-même. Y a-t-il une logique économique derrière une telle prise de risque ? s’interroge le public. Patrick se fait déconcertant : « au début des années 80, j’étais payé 300 dollars par jour pour une commande. Aujourd’hui c’est différent, la presse ne paye plus. Je suis salarié chez AFP et touche donc la même chose, que je fasse des photos de mode ou sur une zone de conflit. Quoi qu’il en soit, si tu veux gagner de l’argent en faisant de la photo, alors ne fait pas photojournaliste.» No comment.

Photos: Valerio Vincenzo

Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux

Information et éveil des consciences

La guerre est partout. Que ce soit à la télévision, à la radio ou dans les journaux. Tous les jours, ces élèves entendent parler de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Palestine. La guerre est présente au quotidien et pourtant tellement loin. Les jeunes n’y pensent pas. Il y a mieux à faire…
Or cette semaine à Bayeux, il n’y avait pas mieux faire ! Réfléchir à la guerre, celle des autres qui pourrait être un jour la leur. « On se dit toujours que c’est improbable, que la guerre est loin. Pourtant on est tous concerné. En voyant la guerre, je m’interroge sur notre paix. » De toute évidence, le projet Guerre ici de Patrick Chauvel a fait son chemin. Lors de la découverte de l’exposition, beaucoup ont pris conscience de la fragilité des choses. Jusqu’à cette petite voix dont la discrétion cache toute la profondeur d’une indignation : « On est tous là à étudier cette photo comme si on regardait un livre ouvert. Mais à quoi ça sert ? Et après ? Dans une heure on y pensera plus. Parce qu’on aspire tous à une vie tranquille. Ce n’est pas normal qu’on se dise choqué alors qu’après on va voir un film d’horreur comme Saw ! »
Tout est là. Ces jeunes sont englués dans leur petit confort et on les comprend, c’est agréable. Mais est-ce une raison pour rester les yeux fermés ? « On se sent ridicules après avoir vu tout ça. On ne voit pas ces images en temps normal. On ne savait pas. » Voilà une phrase à faire hurler Patrick Chauvel. Mais les élèves portent leur accusation : « Le problème est que le JT – leur unique référence – montre pleins d’images sans réelles explications. On a des chiffres, des nombres de morts mais ça ne nous touche même plus ! ». Une information tronquée, en trop grande quantité tant est si bien qu’on perd le sens du propos, l’insouciance de ces jeunes a le mérite de soulever les bonnes questions. Et une remarque, toute aussi pertinente : « J’ai l’impression que plus il y a de photos, plus on s’enferme sur nous-mêmes. »

Mais si les élèves s’accordent sur la banalisation des images, ils ne sont pas tous prêts à accepter la violence de certaines d’entre-elles. « Je pense qu’il ne faut pas montrer les images de guerre qui sont trop violentes. Il faut être préparé à ça, sinon ça peut même être dangereux. »
Dangereux ou pas, l’intérêt se déplace lentement. L’information trouve sa place dans les consciences. De même qu’un métier : « Avant pour moi, un journaliste faisait de l’actualité sur le vif. Maintenant, quand je vois qu’on peut leur bloquer des frontières, je comprends l’importance de ce métier. Les journalistes ne rapportent pas un évènement, ils apportent une Histoire, une mémoire. » Un bel honneur donc, bercé par une admiration toute réaliste : « Nous on a l’image facile et on ne se rend pas forcément compte que derrière, il y a des hommes qui risquent leur vie. Ils sont très courageux les reporters mais je ne pourrais pas faire ça ! »
photo: Valerio Vincenzo
Publié sur l'Edition spéciale de photojournalisme.fr

Edition spéciale Prix des correspondants de guerre, Bayeux.

Le Prix Bayeux-Calvados, version pédagogique

Depuis presque dix ans, les lycées Sainte-Marie et Henri Cornat de Caen et Saint Jean Eudes de Vire participent au Prix Bayeux des correspondants de guerre. Cette année, un lycée de Genève les a rejoint. Un autre de Beyrouth, invité, n’a malheureusement pas pu venir.Le principe : les élèves de Première et de Terminale choisissent parmi dix reportages celui à qui ils remettront le Prix des Lycéens lors de la soirée de clôture. En parallèle, les « Classes Prix Bayeux-Calvados » profitent de rencontres avec des reporters de guerre. Le tout sous la gouverne de professeurs formés au CLEMI – Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information – et fervents défenseurs d’une éducation par l’image.

Savoir être bon juge
Sensibiliser les élèves à l’actualité internationale, leur faire prendre conscience du travail d’un correspondant de guerre et leur apprendre à décrypter un film. Une tâche ambitieuse mais capitale pour ces jeunes adultes qui ne mesurent pas l’importance du sujet.Le travail commence dès le 28 septembre. Pendant une grosse semaine, les élèves suivent une formation au cours de laquelle ils apprennent à analyser une image filmique. Accompagnés de leurs professeurs et de la documentaliste du CDI, ils visionnent et décrivent les reportages présentés à Bayeux l’an dernier. « L’idée est de les familiariser avec le reportage et de les mettre en situation » explique un professeur. Par la suite, les élèves constituent des groupes et travaillent sur les situations historique et militaire des pays concernés.

A vos marques, prêts, votez !
Ils ont alors toutes les clés en main pour dresser un tableau d’évaluation basé sur des critères simples tels que la force des images, l’émotion ou le message du reporter. Ce lundi 5 octobre, les élèves se sont réunis pour voter, dans le plus grand enthousiasme. Le lendemain, ils ont pu partager leur ressenti autour d’un petit-déjeuner. Un moment de répit avant de se lancer dans une nouvelle mission : faire un article ou un dessin témoignant de leur participation. Et si la guerre reste un sujet douloureux, quelques poètes ont su chatouiller leur muse. Leurs productions sont réunies dans un magazine intitulé « Citoyens du monde », distribué lors de la soirée de clôture.
Discuter avec les grands reporters
Depuis deux ans, le Prix Bayeux organise des rencontres entre les reporters et les scolaires. Honneur aux anciens : cette année, les lycées de Caen et de Vire ont eu le privilège de vivre la guerre au plus près, à travers des anecdotes, des témoignages, des regards. Au programme : Patrick Baz, Patrick Chauvel et d’autres. Autant d’expériences et de réponses différentes. Les élèves abreuvent leur curiosité. Parce que si les images laissent voir l’horreur, leurs auteurs savent la faire entendre.

Et ne pas trop vite oublier …
Bayeux est une mise en route, une sorte de déclic indispensable qui s’étend sur l’année entière. Les professeurs poursuivent leur travail pédagogique en mettant en place un dossier d’activités sous forme de synthèses, de photos prises lors du Prix et de commentaires. Le but est de susciter les réactions et de développer l’esprit critique de ces jeunes trop habitués à recevoir l’information de manière passive.
Pour la professeure d’Histoire des classes de Terminale du Lycée Saint Jean Eude, le Prix Bayeux est une aubaine : « le travail est très utile pour l’épreuve mineure du bac, une étude de documents. Je les incite à réexploiter ce qu’ils ont appris en sélectionnant un reportage quand ils sont face à une seule image. » Et il donne des idées : « quand j’ai vu la photo de la place Vendôme dans l’exposition de P. Chauvel, je me suis dit que j’allais l’utiliser pour un cours sur la IIIe République et la Commune de Paris. »De son côté, la professeure d’Anglais entend explorer les images et les textes sur la guerre du Vietnam afin de travailler la notion d’engagement. Comment peut-on s’élever pour ou contre une cause ? Aux élèves de répondre, en images peut être…
photos: Valerio Vincenzo
Publié sur l'Edition spéciale de Photojournalisme.fr

dimanche 11 octobre 2009

Biographie: Florent Pagny

Rebelle par l’esprit, enfant de chœur par la voix, à cinq ans déjà Florent Pagny chantait à tue-tête les tubes de Luis Mariano ... Debout, sur la table ! Après une enfance agitée, le garçon quitte sa petite école de Châlon sur Saône pour tenter sa chance dans la capitale. Il a à peine 15 ans et la vie parisienne s’annonce difficile. Heureusement, un atout renversant lui ouvre les portes du Conservatoire de Levallois-Perret : une voix qui s’étend sur six octaves. Pendant trois ans, Florent jonglera entre les cours de chant classique et les petits boulots.

Un soir, il rencontre Gérard Louvin, le futur producteur de Sacrée Soirée et Les Années tubes. Les deux hommes passent un pacte : dans quelques années, Louvin produira l’album de Pagny. Mais le jeune homme est vite rattrapé par sa destinée. Alors barman dans une boîte de nuit parisienne branchée, il est repéré par Dominique Besnehar, directeur de casting qui cherche un personnage pour Diva, le prochain film de Jean-Jacques Beineix. Florent se voit déjà dans ce rôle sur mesure, celui d’un petit facteur fou d’opéra. C’est non. Mais le casting le révèle à Marceline Lenoir qui deviendra son agent exclusif. Sept ans plus tard, il rafle trois prix d’interprétation pour La Nuit du coucou de Michel Favard (1987).
La gloire donc. Oui mais voilà : Florent veut être chanteur. Il gagne la confiance de banquiers qui lui accordent un soutien financier suffisant pour lui permettre de composer son premier morceau, N’importe quoi, évidemment produit par Gérard Louvin.

Gérard a tenu parole. Florent, lui, ne va pas tenir sa langue. Son deuxième titre, Laissez-nous respirer (1988), s’adresse aux « faux » grands de ce monde et irrite la critique. Plus tard, dans Presse qui roule, extrait de son premier album Merci (1990), il dénonce les journalistes qui traquent à sa vie privée - avec Vanessa Paradis, rencontrée deux ans plus tôt. Une guerre est déclarée, dont Florent ne sortira pas indemne : les médias le boycottent pendant quatre ans. Des années difficiles, encore compliquées par une rupture et des soucis fiscaux. L’homme s’isole dans la cave de sa maison de banlieue. Il en sort avec un deuxième album au nom prometteur, Réaliste (1993).

Le chanteur a gagné en maturité et compte bien se refaire une santé. Son remède : la collaboration. Il va chercher la crème des crèmes, Jean-Jacques Goldman, qui compose pour lui trois titres phares : Si tu veux m’essayer, Loin et Est-ce que tu me suis ?. En 1994, l’album Rester vrai apporte un nouvel élan. Il s’accompagne d’une rencontre avec Azucera, argentine et artiste peintre, la future mère de ses deux enfants Inca et Ael. Florent oublie amertume et rancœurs, troque sa langue percutante pour des textes chaleureux. Pour preuve, les titres des nouveaux albums : Bienvenue chez moi (1995) et Savoir aimer (1997), écrit par Pascal Obispo. Désormais, Florent veut se faire l’interprète des autres compositeurs – RéCréation en 1999, Châtelet les Halles en 2000 – et va se livrer à une série de duos flamboyants avec Obispo (encore et toujours), Axel Bauer, Eddy Mitchell, Lara Fabian ou Calogero, réunis dans l’album 2 en 2001. Sa notoriété retrouvée, l'artiste ose un nouveau texte anticonformiste, Ma liberté de penser (Ailleurs land, 2003). Il y chante ses difficultés avec l'administration fiscale, qui l’a fait condamner à six mois de prison avec sursis et 15000 euros d’amende pour fraude.
Courage, fuyons… Il trouve sa liberté en Patagonie, région d’origine de sa femme. Depuis 2003, Florent cherche à élargir son univers musical. Alors que Baryton (2004) réunit les plus grands airs d’opéra, Abracadabra (2006) profite des prestigieuses collaborations de Gérard Manset et Christophe Miossec. Enfin il reprend les airs de Brel (Pagny chante Brel, 2007) avant de sortir son dernier album C’est comme ça, en mai 2009. Le chanteur y retrouve sa verve autobiographique et nous livre son bonheur argentin. Happy ending ?




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lundi 5 octobre 2009

lundi 28 septembre 2009

Polka: "la galerie, c'est le mag qui s'expose"

Ce mois de septembre marque l’emménagement de Polka, magazine et galerie, rue Saint-Gilles dans le 3e arrondissement de Paris. Au lendemain du vernissage de l’exposition « Droit dans les yeux », Dimitri Beck, rédacteur en chef, explique le projet.
Dans un dernier filet de lumière, les jeunes arbustes de la Cour de Venise semblent défier l’été qui s’achève. Tout juste réhabilité, l’espace renait à la vie et accueille ses premiers occupants. Mais si l’envoutement italien délivre sa douceur de vivre, le charme reste très parisien. Au cœur du Marais, une petite boutique embrasse la rue Saint-Gilles. A l’intérieur, quelques tirages inaugurent la peinture fraîche. Un avant-goût. La suite se découvre en parcours fléché ouvrant sur un havre de paix. Dans une cour pavée, classée 17e siècle, siège une halle aux allures d’atelier. Elle déploie son exposition sur deux étages, entre la lumière d’une verrière et la douceur d’un sous-sol. Située au fond de la galerie, la rédaction mise sur la convivialité. Une situation qui s’est imposée d’elle-même lors du déménagement.

photo: Abbas

Dès son arrivée dans les anciens locaux, rue Oberkampf, l’ambition de Polka était ailleurs : « On voulait un espace plus central, où les galeries photos drainent les visiteurs. Surtout, on cherchait un espace qui représente la personnalité de Polka », confie Dimitri Beck. D’ailleurs, le vernissage était vécu comme un défi. En ce soir du mercredi 16 septembre, photographes, journalistes, représentants d’agences mais aussi éditeurs et libraires sont venus découvrir le nouvel espace Polka. Le but : réunir ceux qui agissent pour le soutien de la photo et du photojournalisme. Au total, environ 1500 personnes ont répondu présent. Parmi elles, Jack Lang, ancien ministre de la culture, ou Alain Delon… Tous se disent enchantés, même les aficionados de l’ancienne galerie.

photo: Paolo Pellegrin
Car le projet Polka se veut un tour de force dans le monde de la photo. Le principe : les photographes publiés dans le magazine sont visibles dans la galerie pendant la durée du numéro en cours. « La galerie, c’est le mag qui s’expose ». Et cela va bien au-delà de la maison-mère. En travaillant avec des partenaires, Polka se concentre sur deux choses : faire vivre le fond des photographes qui ont déjà été publiés et apporter une actualité. Jusqu’au 31 octobre par exemple, l’hôtel Sofitel propose les clichés de Cathleen Naundorf et de trois autres ex-Polka dans une exposition sur la mode. Un côté paternaliste pour une rédaction qui se veut familiale. Mais au fait, comment entre-t-on à Polka ? « On fonctionne à tous les niveaux. On reçoit des porte-folio et de notre côté, on reste extrêmement informé sur ce qu’il se passe pour aller vers les photographes. On propose aussi des co-productions sur des sujets précis », explique le rédacteur en chef. « D’ailleurs une commande sur un sujet en Afrique sub-saharienne est en cours », ajoute-t-il à demi-mots. Surtout, la rédaction exige une démarche mêlant plusieurs disciplines. « Raconter une histoire, celle du monde d’aujourd’hui, parler de ses contemporains et de leur vie, là est l’intérêt de Polka. Peu importe si le photographe n’est pas un photojournaliste, l’essentiel est qu’on ait un regard pertinent sur un peuple».
photo: Cathleen Naundorf

Jusqu’au 7 novembre, Abbas, Paolo Pellegrin, Cathleen Naundorf et Hans Silvester, nous proposent de traverser l’Iran, les sociétés en guerre, la haute-couture mais aussi les terres lacustres de la Camargue. A côté de ces pointures de la photo, Mickaël Bougouin et Steven Siewert s’annoncent très prometteurs. Avec les plages d’Iran d’une part et l’Amérique rockabilly d’autre part, Polka mélange les genres comme les tirages. Originalité délibérée ou marché entre photographes ? « La taille des tirages dépend du type de photo. On tâche également de respecter le format voulu par le photographe. En revanche, la quantité dépend de la notoriété et de l’histoire racontée. Par exemple, une rétrospective sur Klein qui a 70 ans de carrière impose une certaine quantité de photos. A l’inverse, on préfère privilégier la qualité pour un photographe encore inconnu », explique Dimitri.
photo: Steven Siewert

Cette fois-ci, la galerie Polka raconte aussi une autre histoire : celle de Christian Poveda, également exposé. Une de ses images trône en grand format face à la porte d’entrée. Elle a été généreusement prêtée par son ami Alain Mingam, avec qui il partageait un appartement parisien. Le cliché s’accompagne d’un texte hommage : « Tu aurais du arriver hier. Le verre est vide en t’attendant […] ». Eminemment solennel…

photo: Christian Poveda

Publié sur Photojournalisme.fr

Biographie: Manu Larrouy

Manu n’aime pas qu’on écorche son nom. Larrouy se dit « Larrouille » et c’est une heureuse méprise : entre l’être et le paraître, le corrosif et le bling-bling, le chanteur joue avec les mots et déjoue son monde. Ni PD, ni juif, ni vendeur de spliffs, Alors qui ?
Sa seule appartenance se dessine sur les pierres de la ville rose, Toulouse. Ado, il décide d’apprendre la guitare sur les airs de Téléphone, U2 et Dire Straits avant de rejoindre la fanfare de Nouméa – service militaire oblige. Là, il rencontre le major du Conservatoire de musique. Le hasard comme par hasard : les deux hommes sont voisins de chambrée ! Grâce à lui, Manu apprend le solfège et les techniques classiques. Pendant son temps libre, il squatte les douches de la caserne pour profiter de leur acoustique et s’entrainer. Encore et encore. Son objectif : franchir lui aussi les portes du Conservatoire. Pari tenu.
Une bonne technique en poche, Manu doit désormais trouver son style. Concerts et vagabondages le conduisent sur les pas de Matthieu Chedid et Olivier Lude. Des rencontres opportunes qui lui permettent de trouver sa voix. Elle prendra forme définitive en 2003 avec un album, Intérieur bout d’ficèle, autoproduit dans une cave toulousaine. Trois ans plus tard, il est proclamé « découverte » aux Francofolies de La Rochelle. L'artiste prend alors l'autoroute direction les Transmusicales à Rennes mais un terrible accident lui impose de longs mois de convalescence. Le moral finit par prendre le dessus. Il termine son premier album tout en écrivant le single de Maya Barsony, "La Pompe à Diesel". Et ne tarde pas à passer la seconde !
Diam’s découvre le chanteur dans Bête de Scène, un documentaire de François Pécheux qui croisait son parcours avec celui de Cali et Manu Larrouy aux Francofolies. La rappeuse, directrice artistique de Motoun, s'enthousiasme pour les textes de Manu. Outre-Manche, il dégote Mike Pelanconi, producteur artistique de Lily Allen ou Graham Coxon. L’album "Mec à la coule" est enregistré à Londres pendant l’été 2008 et sort en France en mars 2009.

Son titre phare, "Mec à la cool", est une véritable déclaration de foi. Dans un savoureux mélange de chanson française et de pop, l’artiste s’étonne de l’avènement d’une nouvelle société. Sa technique de frappe : une nonchalance poétique, fixée par des textes ciselés et polis aux mots près. Manu dénonce et aime sur des rythmes chaloupés aux sonorités reggae. Simplement coooool.


Publié sur AlloMusic

vendredi 25 septembre 2009

Biographie: Sammy Decoster

Si les cordes d’Elvis Presley n’étaient pas venues lui chatouiller les tympans quand il était petit, Sammy Decoster aurait été garde forestier dans sa Normandie natale. Peu surprenant pour un homme qui ne peut composer sans Dame Nature à ses côtés. La solution : un malicieux partage entre la fac de géographie et la guitare. Jusqu’au jour où il croise la route d’Ultra Orange. Un peu de blabla, de la gratte, de l’alchimie et hop, emballé ! Le jeune premier devient le guitariste scénique du groupe. Parallèlement, il monte un trio au nom révélateur de Tornado. Car avec son minois d’enfant de chœur, Sammy est un faux-sage. Sa Licence de géo en poche, il décide de lâcher ses ambitions de gardien des bois pour pousser la chansonnette en solo. Mais rapidement, l’artiste se heurte à la réalité. Nous sommes en 2004 et le monde du disque déraille un peu. Le jeune homme décide d’attendre gentiment son heure. Pendant cinq ans, il travaille comme éducateur dans un foyer pour handicapés et malades mentaux, à Montfermeil.
Entre le foyer et les paysages bucoliques, il rêve d’un ailleurs. Direction le Grand Ouest et ses pick up dévalant la route 66 bordée de motels décatis. Au magnéto, Johnny Cash électrise l’ambiance. L’artiste trouve son univers musical outre-atlantique, dans les grands espaces peuplés de fantômes évanouis. Les pieds sur terre la tête dans les étoiles, il écrit et met en maquette ses premiers morceaux.
Son originalité le conduit tout droit chez Barclay. Sammy débarque à la maison de disques avec une première version de «Tucumcari», encore fébrile et incertain. Pour que l’album arrive à maturité, il s’entoure des musiciens de M83 et d'Arman Méliès. Un choix stratégique, quand on sait que ce dernier compte Yann Arnaud - collaborateur de Syd Matters entre autres - parmi ses producteurs. Réalisé à la fois à la maison et en studio, « Tucumcari » sort en janvier 2009, faisant de Sammy Decoster un nouveau maître de la verve musicale.
Habité par la tradition de la musique noire américaine, il jongle entre mélancolie et fièvre magnétique. Country, blues et rock endiablé se côtoient pour former une véritable palette musicale. Mieux, avec des textes intimistes et contemplatifs – en français, s’il vous plait ! – Sammy est un frenchy perdu entre deux rives. Ou presque. Car le chanteur ne quitterait son fief normand pour rien au monde. Il avoue même qu’à défaut de la musique, il travaillerait bien dans une ferme !
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mercredi 23 septembre 2009

Biographie: Kenza Farah

Kenza Farah est jeune, belle et chante comme une reine. Issue des quartiers chauds de la ville de Marseille, elle se donne des airs de princesse des rues. Cheveux lissés, teint parfait, maquillage chatoyant et sourire d'ange : elle mêle féminité, audace et force de vie. La chanteuse fait partie de cette nouvelle génération qui fait de la musique un exutoire. Un parcours qui laisse rêveur. Ou qui agace.

Il y a dix ans, une ado pétillante et dynamique enflammait les guinguettes du 15ème arrondissement de Marseille. Son prénom, Farah, souligne ses origines algériennes. Une graine de star, assurément. C’est sans surprise qu'elle participe avec succès à une série de concours de quartier. Son titre phare, « D’amour ou d’amitié », lui vaut d’être surnommée « La petite Céline Dion ». Surtout, Farah est remarquée par Sofiane Drif de Dugny qui l’invite à enregistrer quelques morceaux en studio. Pour ça, elle décide d’inventer ses propres chansons.

Fini le temps des vocalises sur la célèbre chanteuse québécoise. La jeune artiste trouve son inspiration dans le R’n’b et le Raï qui lui sont chers. A nouveaux rythmes, nouvelle image : elle prend son deuxième prénom, Kenza (trésor en algérien), comme nom de scène. Ses premiers morceaux tournent de bouches à oreilles, avant d’atteindre la sphère du web. Grâce à son Skyblog, elle conquiert des fans dans la France entière. Cette fraîche popularité n’échappe pas à Abdel B, producteur pour le label naissant Karismatik. En décembre 2006, la chanteuse signe son premier album, « Authentik », qui se targue de la participation de Big Ali, Sefyu et Idir. Sorti dans les bacs le 11 juin 2007, il est classé disque d’or en deux semaines.

Avec sa voix claire et suave, Kenza chante le monde qui l’entoure. Je me bats, Sous le ciel de Marseille, Les enfants du ghetto, ses paroles sont celles d’une petite fille de la rue. Les fans s’identifient à ses épreuves comme à son courage. Tellement sincère, universel. Dans la lignée d’Amel Bent, Wallen ou Kayna Samet, elle trouve son public. En mars 2008, à l’Olympia, la Cérémonie des Trophées de Virgin 17 lui décerne celui de l’artiste R’n’b de l’année. Kenza voit rose et rien ne l’arrête. Pas même un accident de voiture en sortant de l’enregistrement de son deuxième album. La presse gonfle l’évènement pendant que certains l’accusent de vouloir faire parler d’elle. Mais, fidèle à elle-même, la jeune femme fait la sourde oreille. Dans un bastringue de mauvaises langues, elle sort son album « Avec le cœur » le 17 novembre 2008. Il est classé double disque d’or en six mois. De toute évidence, Kenza n’a pas fini de se battre !


Publié sur AlloMusic

mardi 22 septembre 2009

Hors-champ : le photojournalisme face à son public

Le ramdam de ces derniers mois nous le confirme : le photojournalisme est en crise. Pourtant, cette année encore, Visa pour l’image, festival international de photojournalisme unique en son genre, a attiré de nombreux visiteurs. A l’unanimité, ces personnes viennent pour « voir des images qu’[elles] ne voient pas ailleurs ». Alors justement, comment ce public perçoit-il le photojournalisme ?

Soyons clair, pour la plupart des visiteurs, un photojournaliste est d’abord et principalement un reporter capable de partir loin et d’affronter les pires conditions pour réaliser son sujet. Vous avez l’habitude de photographier les manifs, les rencontres présidentielles ou même la foire aux choux du village ? Sachez qu’une grande partie du public ne se demandera pas si le sens du cadrage est votre métier. Le photojournalisme, c’est avant tout de l’exotisme et du poignant. Et puis après, effectivement, en y réfléchissant…

Problème fondamental : le public a une mauvaise connaissance du photojournalisme, et dans la presse, les images sont perçues comme secondaires. Ce constat, les lecteurs le font eux-mêmes. Entre amertume et résignation, prise de conscience et interrogations, le photojournalisme suscite la polémique.

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« Si un magazine propose un reportage fouillé avec plusieurs photos, alors bien sûr je les regarde. Pour moi, les images sont même au cœur du sujet. Par contre, si c’est un article d’actu avec une image de manif par exemple, je ne m’arrête pas dessus ». Quand on sait la place accordée aux reportages dans les magazines, on mesure rapidement l’ampleur du problème. Les images de news ne sont généralement pas regardées et ce, paradoxalement, parce qu’il y en a trop et qu’elles se ressemblent toutes : « On voit beaucoup d’images de guerre et ce sont toujours les mêmes. Je me rends compte qu’il y a des images qu’on ne voit pas ». Trop de news tue le news et surtout, le risque d’une telle banalisation est la perte définitive de la sensibilisation du public.

Car finalement, le public n’est-il pas lui-même victime d’un choix éditorial ? Les lecteurs ont conscience que leur accès à l’image est largement orienté par le magazine. Certains déplorent la faible quantité de photos. Une ou deux images ne suffisent pas pour illustrer un sujet. La dénonciation est virulente : « En faisant cela, on canalise le ressenti. On en a marre de l’assistanat visuel ! » La solution ? « Les journaux devraient profiter d’internet pour mettre en ligne une sorte de porte folio sur les sujets publiés. Ce serait un parfait complément. » Pour d’autres, le fond du problème n’est pas tant la quantité que la qualité. Les magazines négligent le photojournalisme en proposant aux lecteurs des images quelconques, sans aucun souci esthétique ou informatif. Les photographies d’actualité basculent dans de l’illustration basique. Quelques lecteurs sont même choqués par le décalage entre l’image et le texte qui l’accompagne. Alors une question de déontologie émerge : « Est-ce que le mec qui fait les photos est au courant qu’il est utilisé comme ça ? Est-ce qu’il a au moins le droit de choisir sa photo ? Parfois je me le demande… » . Et quand l’image perd de sa signification, elle ne reste plus qu’un objet visuel comme le souligne une autre lectrice : « Il y aura toujours une place pour le photojournalisme parce que tout est visuel dans un journal ou un magazine. Mais il y a moins de place pour leurs œuvres au sens propre du terme ».

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Tout est visuel et le photojournalisme se perd dans un tourbillon de couleurs. De rares lecteurs prennent le problème à bras le corps : « On s’attend à ce que les magazines mette les images en valeur mais il y a une concurrence visuelle. Les photos sont rongées par la publicité et une logique marketing ». Prendre conscience de cette réalité est déjà un point de départ, même si la passivité du lecteur reste un inéluctable fléau pour le photojournalisme. Si certains d’entre eux mesurent la place accordée au média, d’autres n’y ont malheureusement jamais réfléchi. Alors pourquoi viennent-ils à Visa ? Pour voir des images qu’on ne voit pas ailleurs et surtout, parce que Visa pour l’image est une exposition. Quand des images de presse sont présentées en grand format avec un editing et un fil narratif, le visiteur se concentre sur le sens et le contexte de chacune d’elles. Surtout, une exposition permet d’humaniser le photojournalisme : « A travers une exposition, on réalise davantage qu’il y a un homme derrière l’objectif et que cette personne était à cet endroit précis. » Cependant, excepté Visa, les expositions de photojournalisme ne les attirent pas particulièrement. Car dans les actes, on constate que le photojournalisme n’est pas encore une priorité. Très peu de lecteurs achèteraient plus chère une revue avec de belles images d’actualité et des sujets de fond : « A partir de 7 euros, une revue est au prix d’un livre. Je préfère mettre l’argent dans une livre, ça n’a pas la même valeur. »
Tout est là. Pour le public, la presse n’a pas la même valeur que l’édition ou qu’une exposition. Pourtant, comme son nom l’indique, le photojournalisme n’est-il pas originellement destiné à avoir sa place dans un journal ? Et si la presse était en train de scier la branche sur laquelle elle est assise…


Photos: Julien Cassagne avec iphone

Publié sur Photojournalisme.fr

lundi 14 septembre 2009

Sur le chemin de Visa: réactions sur le vif...

Pendant les deux heures de déambulation qui leur étaient accordées, nous avons suivi les élèves du Collège Jean Moulin d’Arles sur Tech lors de leur première rencontre avec le photojournalisme. Réactions sur le vif…

Quand on a 15 ans et qu’on vient voir des images, lire le projet du photographe ou même les légendes est une futilité. Du moins au début. Car les élèves mesurent rapidement les risques d’une mauvaise interprétation. Comprendre la démarche du photographe est essentiel pour ne pas dire indispensable. Même si finalement, le choix de l’exposition ne relève que de la sensibilité de chacun.
Sans se faire attendre, Eugene Richards suscite des réactions épidermiques. « Ce qui est incroyable dans ces photos, c’est qu’on puisse mourir ou vivre avec une moitié de crâne. Tout ça juste pour sa patrie ». Delphine et Anaïs sont troublées par le sens profond des images et par l’horreur des hommes qui ont fait le sacrifice d’une vie. Ici, l’émotion est à son apogée. Quelques couloirs plus loin, Tristan et Clément sont beaucoup plus terre à terre. Ils se concentrent sur l’exposition hommage à Françoise Demulder et son aspect documentaire. « La photographe a une renommée et ça me touche qu’elle soit morte. Là, il y a des photos de guerre et pour moi, la guerre c’est l’Histoire. »


Mais, si la guerre est incontestablement historique, deux autres camarades préfèrent l’humour de Drachev aux lignes de front. « On ne voulait pas voir la guerre. Quand la prof nous a dit qu’il y avait un sujet sur l’humour, on a voulu le prendre. Même si parfois, il y a des photos où on ne comprend pas pourquoi c’est drôle… »Bien souvent, le sens des images échappe à ces jeunes visiteurs. Au détour d’une exposition, une conversation résonne. Deux élèves sont prostrées devant une image de Brenda Ann Kenneally. Sur la photo, une jeune femme vient d’accoucher. « Elle est heureuse ou pas ? / Comment tu le vois ? / Bah sur la photo, elle ne sourit pas. / C’est pas parce qu’elle sourit pas qu’elle n’est pas heureuse. / Oui, mais la légende nous dit pas si elle est heureuse ou pas, alors… »Alors… Les jeunes ont tendance à préférer des images construites, peu déstabilisantes. Chez Brenda Ann Kenneally, une élève s’interroge devant la photo d’une fillette dormant avec un journal sur la tête : « Elle a posé pour la photo ? Ca me dérangerait pas qu’elle ait posé. Moi je préfère une photo construite et jolie qu’une photo où c’est flou, où on ne comprend pas trop ce qu’il se passe. »

Entre raison et émotions, les élèves s’approprient lentement le média photojournalistique. Comme chaque année pour Mme Paingault et son collègue, la journée à Visa est forte en émotions. Le travail peut alors commencer. Cette première approche est un éveil à la sensibilité et à la subjectivité, même si, pour notre plus grand plaisir, certaines opinions sont déjà bien assumées : « Obama, C’est bon ! Il est riche, il est heureux… Moi je préfère voir autre chose ! »
photos: Julien Cassagne avec iphone

Sur le chemin de Visa: découverte du photojournalisme

Pour ces élèves de 3ème, Visa pour l’Image et l’idée même de photojournalisme est une découverte. Avant de venir au festival, Mme Paingault leur a parlé du triste destin de Christian Poveda. «On peut mourir pour ce métier !» s’est exclamé l’un d’entre eux.
Déjà, ils réalisent que le photojournalisme est une affaire d’engagement et de convictions. La professeure profite de cette réaction pour poser un sujet de rédaction à faire dans l’année : la liberté de penser est-elle mortelle ?

Car plus que tout, ces jeunes comprennent qu’il y a un homme derrière les images et que chacune d’elles comporte un message. L’essentiel pour Mme Paingault est de savoir décrypter la subjectivité d’une photographie. Alors que les parents d’élèves craignent la violence de certaines images présentées à Visa, cette dernière mesure le risque d’une lecture passive : « le vrai problème est qu’il n’y a pas d’éducation à l’image, ce qui peut être grave. Il faut expliquer le sens d’une image, son contexte. Alors on peut tout voir, quelque soit l’âge. Le regard, ça se construit, de même que la sensibilité ».



Précisément, deux années de suite, des jeunes filles ont pleuré devant une image. A l’inverse, les garçons préfèrent se donner des airs de caïds en masquant l’émotion par le rire. Peu importe, pour les professeurs, la sensibilisation fait son travail. Pour preuve : l’intérêt des élèves pour les questions d’éthique. « Comment on a pu photographier ça ? » s’interrogent-ils. Le pas est franchi. A la fin de l’année, certains d’entre eux veulent même devenir photojournalistes. C’est le mieux qu’on puisse leur souhaiter.

vidéo / montage: Alain Lebacquer

Photos: Julien Cassagne avec iphone


Publié sur l'Edition spéciale Visa pour l'image de Photojournalisme.fr

dimanche 13 septembre 2009

Sur le chemin de Visa: pédagogie et photojournalisme




Visa pour l’image ouvre ses portes aux scolaires. Cette année, nous avons suivi deux professeurs et leurs classes de 3e. Une manière de voir en quoi une pédagogie autour du photojournalisme permet une véritable ouverture sur le monde.
Pour les élèves du Collège Jean Moulin d’Arles sur Tech, la culture n’est pas une priorité. La majorité n’a jamais mis les pieds dans une exposition et l’actualité en général se résume aux résultats de l’Union Sportive Athlétique Perpignanaise – USAP. Selon Mme Paingault, ce qu’on peut pardonner à de jeunes ados est inacceptable pour de futurs citoyens. Ayant suivi une formation au CLEMI (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information), cette professeure de français accorde une grande importance aux enjeux d’une image de presse.

Depuis plusieurs années, accompagnée de Mr Gorée, professeur d’Histoire, elle emmène ses classes de 3e à Visa pour l’image, point de départ d’une véritable démarche pédagogique. Ne bénéficiant d’aucun budget de l’Etat, les deux professeurs usent de leur enthousiasme pour mobiliser une participation du collège. L’établissement finance le transport en cars jusqu’au site. Pour le reste, les enseignants doivent compter sur leur énergie.

Ils travaillent en binôme dans un seul but : développer l’esprit critique de ces jeunes. Entre lecture d’images et interrogation sur l’actualité internationale, le photojournalisme devient un nouveau moteur d’éducation.
Un projet pédagogique en béton
Cette année, le programme de littérature est en partie basé sur l’engagement. Mme Paingault a décidé de développer ce thème en passant par le prisme de la photo et du photojournalisme : « on peut tout faire avec une image de presse, à la fois sur le plan didactique, discursif ou analytique ».

Elle envisage le photojournalisme comme un média d’utilité publique. Pour cette raison, son travail se déploie sur l’année entière, alla
nt de la prise de conscience à la mobilisation des élèves.
Photojournalisme et littérature
Tout commence avec une journée à Visa pour l’image. Là, les élèves ont deux heures pour parcourir le Couvent des Minimes à leur gré. Au préalable, ils ont choisi une exposition en fonction du sujet abordé par le photographe. Mais une fois sur place, l’émotion submerge la raison. C’est le cas de Delphine et Anaïs qui
sont saisies par le travail d’Eugene Richards. Au dernier moment les jeunes filles changent de sujet et se mettent à remplir la fiche d’analyse distribuée par la professeure.

Ce premier travail consiste à faire une lecture d’image selon différents repères tels que le titre, le thème, la légende, la couleur mais aussi le ressenti. Mme Paingault se concentre sur la subjectivité de chaque image et incite ses élèves à en avoir une lecture toute personnelle.

Mr Gorée, lui-même spécialisé en cinéma, les sensibilise à l’esthétique scénique d’une image. Il travaille sur une mise en parallèle des deux supports photo et cinématographique afin d’analyser le sens du cadrage par exemple.
Le but de cette première approche est de voir en quoi il existe un véritable langage photographique. En s’intéressant à une image de presse, les élèves doivent sortir du système narratif classique pour saisir les différentes formes d’argumentation. Comprendre et analyser l’engagement du photographe force les élèves à élargir leur vocabulaire et à développer un langage abstrait. L’image devient alors un objet littéraire qu’il s’agit de mettre en mots.
Photojournalisme et curiosité
Mais surtout, le photojournalisme est une ouverture sur le monde. Bien souvent, Visa pour l’image constitue un déclic pour les élèves qui se voient confrontés à une série d’images qu’ils n’ont pas l’habitude de voir. La surprise laisse place à la curiosité qui suscite l’intérêt. Ainsi peu à peu, ces jeunes sortent de leur microcosme et développent un nouveau rapport à l’actualité.

Mme Paingault encourage ce travail presque inconscient en créant des ateliers. Toutes les semaines, dix minutes de tribune libre incite un élève à faire partager son ressenti sur un évènement de l’actualité régionale, nationale ou internationale. Puis, par le biais de collages et de commentaires personnels, ils collectent les informations sur l’année 2009-2010 et constituent leur « Journal de bord des nouvelles du monde ». Ce travail sur l’actualité et le photojournalisme se poursuit avec la semaine de la presse. Là, ils créent un « mur d’images » sur un thème précis comme la représentation des femmes au travers de la publicité et du monde des images en général, par exemple.

Le photojournalisme pour de futurs citoyens du monde.
En plaçant le photojournalisme au centre de sa démarche pédagogique, Mme Paingault cherche à faire prendre conscience des images et de leur implication dans la société. Les élèves mesurent la force argumentative de certaines photos et apprennent ainsi à développer leur esprit critique. Ils saisissent l’engagement du photographe et apprennent à écouter les réactions de chacun face à un sujet d’actualité.
Parce qu’une image se joue de la subjectivité du photographe comme de celle du destinataire, ce média incite à la sensibilisation et à la tolérance. La professeure remarque les progrès effectués sur l’année scolaire. Entre les premières sensibilisations et l’intérêt manifeste à la fin de l’année, nos jeunes ados ont fait un pas dans la citoyenneté.





caméra / montage: Alain Lebacquer

Photos: Julien Cassagne avec iphone

Publié sur L'édition spéciale Visa pour l'image de Photojournalisme.fr