mardi 22 septembre 2009

Hors-champ : le photojournalisme face à son public

Le ramdam de ces derniers mois nous le confirme : le photojournalisme est en crise. Pourtant, cette année encore, Visa pour l’image, festival international de photojournalisme unique en son genre, a attiré de nombreux visiteurs. A l’unanimité, ces personnes viennent pour « voir des images qu’[elles] ne voient pas ailleurs ». Alors justement, comment ce public perçoit-il le photojournalisme ?

Soyons clair, pour la plupart des visiteurs, un photojournaliste est d’abord et principalement un reporter capable de partir loin et d’affronter les pires conditions pour réaliser son sujet. Vous avez l’habitude de photographier les manifs, les rencontres présidentielles ou même la foire aux choux du village ? Sachez qu’une grande partie du public ne se demandera pas si le sens du cadrage est votre métier. Le photojournalisme, c’est avant tout de l’exotisme et du poignant. Et puis après, effectivement, en y réfléchissant…

Problème fondamental : le public a une mauvaise connaissance du photojournalisme, et dans la presse, les images sont perçues comme secondaires. Ce constat, les lecteurs le font eux-mêmes. Entre amertume et résignation, prise de conscience et interrogations, le photojournalisme suscite la polémique.

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« Si un magazine propose un reportage fouillé avec plusieurs photos, alors bien sûr je les regarde. Pour moi, les images sont même au cœur du sujet. Par contre, si c’est un article d’actu avec une image de manif par exemple, je ne m’arrête pas dessus ». Quand on sait la place accordée aux reportages dans les magazines, on mesure rapidement l’ampleur du problème. Les images de news ne sont généralement pas regardées et ce, paradoxalement, parce qu’il y en a trop et qu’elles se ressemblent toutes : « On voit beaucoup d’images de guerre et ce sont toujours les mêmes. Je me rends compte qu’il y a des images qu’on ne voit pas ». Trop de news tue le news et surtout, le risque d’une telle banalisation est la perte définitive de la sensibilisation du public.

Car finalement, le public n’est-il pas lui-même victime d’un choix éditorial ? Les lecteurs ont conscience que leur accès à l’image est largement orienté par le magazine. Certains déplorent la faible quantité de photos. Une ou deux images ne suffisent pas pour illustrer un sujet. La dénonciation est virulente : « En faisant cela, on canalise le ressenti. On en a marre de l’assistanat visuel ! » La solution ? « Les journaux devraient profiter d’internet pour mettre en ligne une sorte de porte folio sur les sujets publiés. Ce serait un parfait complément. » Pour d’autres, le fond du problème n’est pas tant la quantité que la qualité. Les magazines négligent le photojournalisme en proposant aux lecteurs des images quelconques, sans aucun souci esthétique ou informatif. Les photographies d’actualité basculent dans de l’illustration basique. Quelques lecteurs sont même choqués par le décalage entre l’image et le texte qui l’accompagne. Alors une question de déontologie émerge : « Est-ce que le mec qui fait les photos est au courant qu’il est utilisé comme ça ? Est-ce qu’il a au moins le droit de choisir sa photo ? Parfois je me le demande… » . Et quand l’image perd de sa signification, elle ne reste plus qu’un objet visuel comme le souligne une autre lectrice : « Il y aura toujours une place pour le photojournalisme parce que tout est visuel dans un journal ou un magazine. Mais il y a moins de place pour leurs œuvres au sens propre du terme ».

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Tout est visuel et le photojournalisme se perd dans un tourbillon de couleurs. De rares lecteurs prennent le problème à bras le corps : « On s’attend à ce que les magazines mette les images en valeur mais il y a une concurrence visuelle. Les photos sont rongées par la publicité et une logique marketing ». Prendre conscience de cette réalité est déjà un point de départ, même si la passivité du lecteur reste un inéluctable fléau pour le photojournalisme. Si certains d’entre eux mesurent la place accordée au média, d’autres n’y ont malheureusement jamais réfléchi. Alors pourquoi viennent-ils à Visa ? Pour voir des images qu’on ne voit pas ailleurs et surtout, parce que Visa pour l’image est une exposition. Quand des images de presse sont présentées en grand format avec un editing et un fil narratif, le visiteur se concentre sur le sens et le contexte de chacune d’elles. Surtout, une exposition permet d’humaniser le photojournalisme : « A travers une exposition, on réalise davantage qu’il y a un homme derrière l’objectif et que cette personne était à cet endroit précis. » Cependant, excepté Visa, les expositions de photojournalisme ne les attirent pas particulièrement. Car dans les actes, on constate que le photojournalisme n’est pas encore une priorité. Très peu de lecteurs achèteraient plus chère une revue avec de belles images d’actualité et des sujets de fond : « A partir de 7 euros, une revue est au prix d’un livre. Je préfère mettre l’argent dans une livre, ça n’a pas la même valeur. »
Tout est là. Pour le public, la presse n’a pas la même valeur que l’édition ou qu’une exposition. Pourtant, comme son nom l’indique, le photojournalisme n’est-il pas originellement destiné à avoir sa place dans un journal ? Et si la presse était en train de scier la branche sur laquelle elle est assise…


Photos: Julien Cassagne avec iphone

Publié sur Photojournalisme.fr

lundi 14 septembre 2009

Sur le chemin de Visa: réactions sur le vif...

Pendant les deux heures de déambulation qui leur étaient accordées, nous avons suivi les élèves du Collège Jean Moulin d’Arles sur Tech lors de leur première rencontre avec le photojournalisme. Réactions sur le vif…

Quand on a 15 ans et qu’on vient voir des images, lire le projet du photographe ou même les légendes est une futilité. Du moins au début. Car les élèves mesurent rapidement les risques d’une mauvaise interprétation. Comprendre la démarche du photographe est essentiel pour ne pas dire indispensable. Même si finalement, le choix de l’exposition ne relève que de la sensibilité de chacun.
Sans se faire attendre, Eugene Richards suscite des réactions épidermiques. « Ce qui est incroyable dans ces photos, c’est qu’on puisse mourir ou vivre avec une moitié de crâne. Tout ça juste pour sa patrie ». Delphine et Anaïs sont troublées par le sens profond des images et par l’horreur des hommes qui ont fait le sacrifice d’une vie. Ici, l’émotion est à son apogée. Quelques couloirs plus loin, Tristan et Clément sont beaucoup plus terre à terre. Ils se concentrent sur l’exposition hommage à Françoise Demulder et son aspect documentaire. « La photographe a une renommée et ça me touche qu’elle soit morte. Là, il y a des photos de guerre et pour moi, la guerre c’est l’Histoire. »


Mais, si la guerre est incontestablement historique, deux autres camarades préfèrent l’humour de Drachev aux lignes de front. « On ne voulait pas voir la guerre. Quand la prof nous a dit qu’il y avait un sujet sur l’humour, on a voulu le prendre. Même si parfois, il y a des photos où on ne comprend pas pourquoi c’est drôle… »Bien souvent, le sens des images échappe à ces jeunes visiteurs. Au détour d’une exposition, une conversation résonne. Deux élèves sont prostrées devant une image de Brenda Ann Kenneally. Sur la photo, une jeune femme vient d’accoucher. « Elle est heureuse ou pas ? / Comment tu le vois ? / Bah sur la photo, elle ne sourit pas. / C’est pas parce qu’elle sourit pas qu’elle n’est pas heureuse. / Oui, mais la légende nous dit pas si elle est heureuse ou pas, alors… »Alors… Les jeunes ont tendance à préférer des images construites, peu déstabilisantes. Chez Brenda Ann Kenneally, une élève s’interroge devant la photo d’une fillette dormant avec un journal sur la tête : « Elle a posé pour la photo ? Ca me dérangerait pas qu’elle ait posé. Moi je préfère une photo construite et jolie qu’une photo où c’est flou, où on ne comprend pas trop ce qu’il se passe. »

Entre raison et émotions, les élèves s’approprient lentement le média photojournalistique. Comme chaque année pour Mme Paingault et son collègue, la journée à Visa est forte en émotions. Le travail peut alors commencer. Cette première approche est un éveil à la sensibilité et à la subjectivité, même si, pour notre plus grand plaisir, certaines opinions sont déjà bien assumées : « Obama, C’est bon ! Il est riche, il est heureux… Moi je préfère voir autre chose ! »
photos: Julien Cassagne avec iphone

Sur le chemin de Visa: découverte du photojournalisme

Pour ces élèves de 3ème, Visa pour l’Image et l’idée même de photojournalisme est une découverte. Avant de venir au festival, Mme Paingault leur a parlé du triste destin de Christian Poveda. «On peut mourir pour ce métier !» s’est exclamé l’un d’entre eux.
Déjà, ils réalisent que le photojournalisme est une affaire d’engagement et de convictions. La professeure profite de cette réaction pour poser un sujet de rédaction à faire dans l’année : la liberté de penser est-elle mortelle ?

Car plus que tout, ces jeunes comprennent qu’il y a un homme derrière les images et que chacune d’elles comporte un message. L’essentiel pour Mme Paingault est de savoir décrypter la subjectivité d’une photographie. Alors que les parents d’élèves craignent la violence de certaines images présentées à Visa, cette dernière mesure le risque d’une lecture passive : « le vrai problème est qu’il n’y a pas d’éducation à l’image, ce qui peut être grave. Il faut expliquer le sens d’une image, son contexte. Alors on peut tout voir, quelque soit l’âge. Le regard, ça se construit, de même que la sensibilité ».



Précisément, deux années de suite, des jeunes filles ont pleuré devant une image. A l’inverse, les garçons préfèrent se donner des airs de caïds en masquant l’émotion par le rire. Peu importe, pour les professeurs, la sensibilisation fait son travail. Pour preuve : l’intérêt des élèves pour les questions d’éthique. « Comment on a pu photographier ça ? » s’interrogent-ils. Le pas est franchi. A la fin de l’année, certains d’entre eux veulent même devenir photojournalistes. C’est le mieux qu’on puisse leur souhaiter.

vidéo / montage: Alain Lebacquer

Photos: Julien Cassagne avec iphone


Publié sur l'Edition spéciale Visa pour l'image de Photojournalisme.fr

dimanche 13 septembre 2009

Sur le chemin de Visa: pédagogie et photojournalisme




Visa pour l’image ouvre ses portes aux scolaires. Cette année, nous avons suivi deux professeurs et leurs classes de 3e. Une manière de voir en quoi une pédagogie autour du photojournalisme permet une véritable ouverture sur le monde.
Pour les élèves du Collège Jean Moulin d’Arles sur Tech, la culture n’est pas une priorité. La majorité n’a jamais mis les pieds dans une exposition et l’actualité en général se résume aux résultats de l’Union Sportive Athlétique Perpignanaise – USAP. Selon Mme Paingault, ce qu’on peut pardonner à de jeunes ados est inacceptable pour de futurs citoyens. Ayant suivi une formation au CLEMI (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information), cette professeure de français accorde une grande importance aux enjeux d’une image de presse.

Depuis plusieurs années, accompagnée de Mr Gorée, professeur d’Histoire, elle emmène ses classes de 3e à Visa pour l’image, point de départ d’une véritable démarche pédagogique. Ne bénéficiant d’aucun budget de l’Etat, les deux professeurs usent de leur enthousiasme pour mobiliser une participation du collège. L’établissement finance le transport en cars jusqu’au site. Pour le reste, les enseignants doivent compter sur leur énergie.

Ils travaillent en binôme dans un seul but : développer l’esprit critique de ces jeunes. Entre lecture d’images et interrogation sur l’actualité internationale, le photojournalisme devient un nouveau moteur d’éducation.
Un projet pédagogique en béton
Cette année, le programme de littérature est en partie basé sur l’engagement. Mme Paingault a décidé de développer ce thème en passant par le prisme de la photo et du photojournalisme : « on peut tout faire avec une image de presse, à la fois sur le plan didactique, discursif ou analytique ».

Elle envisage le photojournalisme comme un média d’utilité publique. Pour cette raison, son travail se déploie sur l’année entière, alla
nt de la prise de conscience à la mobilisation des élèves.
Photojournalisme et littérature
Tout commence avec une journée à Visa pour l’image. Là, les élèves ont deux heures pour parcourir le Couvent des Minimes à leur gré. Au préalable, ils ont choisi une exposition en fonction du sujet abordé par le photographe. Mais une fois sur place, l’émotion submerge la raison. C’est le cas de Delphine et Anaïs qui
sont saisies par le travail d’Eugene Richards. Au dernier moment les jeunes filles changent de sujet et se mettent à remplir la fiche d’analyse distribuée par la professeure.

Ce premier travail consiste à faire une lecture d’image selon différents repères tels que le titre, le thème, la légende, la couleur mais aussi le ressenti. Mme Paingault se concentre sur la subjectivité de chaque image et incite ses élèves à en avoir une lecture toute personnelle.

Mr Gorée, lui-même spécialisé en cinéma, les sensibilise à l’esthétique scénique d’une image. Il travaille sur une mise en parallèle des deux supports photo et cinématographique afin d’analyser le sens du cadrage par exemple.
Le but de cette première approche est de voir en quoi il existe un véritable langage photographique. En s’intéressant à une image de presse, les élèves doivent sortir du système narratif classique pour saisir les différentes formes d’argumentation. Comprendre et analyser l’engagement du photographe force les élèves à élargir leur vocabulaire et à développer un langage abstrait. L’image devient alors un objet littéraire qu’il s’agit de mettre en mots.
Photojournalisme et curiosité
Mais surtout, le photojournalisme est une ouverture sur le monde. Bien souvent, Visa pour l’image constitue un déclic pour les élèves qui se voient confrontés à une série d’images qu’ils n’ont pas l’habitude de voir. La surprise laisse place à la curiosité qui suscite l’intérêt. Ainsi peu à peu, ces jeunes sortent de leur microcosme et développent un nouveau rapport à l’actualité.

Mme Paingault encourage ce travail presque inconscient en créant des ateliers. Toutes les semaines, dix minutes de tribune libre incite un élève à faire partager son ressenti sur un évènement de l’actualité régionale, nationale ou internationale. Puis, par le biais de collages et de commentaires personnels, ils collectent les informations sur l’année 2009-2010 et constituent leur « Journal de bord des nouvelles du monde ». Ce travail sur l’actualité et le photojournalisme se poursuit avec la semaine de la presse. Là, ils créent un « mur d’images » sur un thème précis comme la représentation des femmes au travers de la publicité et du monde des images en général, par exemple.

Le photojournalisme pour de futurs citoyens du monde.
En plaçant le photojournalisme au centre de sa démarche pédagogique, Mme Paingault cherche à faire prendre conscience des images et de leur implication dans la société. Les élèves mesurent la force argumentative de certaines photos et apprennent ainsi à développer leur esprit critique. Ils saisissent l’engagement du photographe et apprennent à écouter les réactions de chacun face à un sujet d’actualité.
Parce qu’une image se joue de la subjectivité du photographe comme de celle du destinataire, ce média incite à la sensibilisation et à la tolérance. La professeure remarque les progrès effectués sur l’année scolaire. Entre les premières sensibilisations et l’intérêt manifeste à la fin de l’année, nos jeunes ados ont fait un pas dans la citoyenneté.





caméra / montage: Alain Lebacquer

Photos: Julien Cassagne avec iphone

Publié sur L'édition spéciale Visa pour l'image de Photojournalisme.fr

vendredi 11 septembre 2009

Visa pour l'image: Eugène Richards, les âmes brisées de l'Amérique

Dans son travail "War is personal", Eugène Richards explore les conséquences de la guerre en Irak sur les soldats américains : un impossible retour à la vie.

En mars 2003, l’armée américaine envahit l’Irak pour la seconde fois. Dans les faits, la guerre se lit sur le plan géopolitique, se calcule en nombre de morts et de tirs de roquettes. Pour les milliers d’anciens combattants, les séquelles physiques et psychologiques dépassent toute évaluation. Ils vivent la guerre au quotidien dans un fauteuil roulant ou assommés par la culpabilité. Eugène Richards part à leur rencontre et visite ce désespoir. Loin des combats et des bains de sang, ses images sont d’une extrême violence, presque insoutenables. Les stigmates de la guerre restent à jamais imprimés dans le corps de ces hommes qui ont cessé de vivre en prenant les armes.

Là, un homme estropié joue avec sa fille. Ailleurs, un autre doit désormais vivre sans la partie droite de son cerveau. Entre les larmes et les cicatrices, l’horreur ne trouve pas de mots. Les images se regardent l’âme en deuil, dans un silence outre-tombe. Précisément, des tableaux noirs séparant les différentes histoires rythment la visite. Et invitent au recueillement.Eugène Richards ne commente pas ses photos. Le respect l’en empêche. En laissant la parole aux familles ou aux victimes, il pénètre dans l’intimité du témoignage. Le passé est indicible, l’avenir inconcevable. Alors, quand le suicide ne vient pas libérer ces âmes brisées, il reste le conditionnel. Cette année à Visa, l’exposition War is personal n’est pas passée inaperçue. Eugène Richards fait parler ses images comme jamais, laissant la part belle à la subjectivité du visiteur.
Publié sur l'Edition spéciale Visa pour l'image de Photojournalisme.fr
crédit photo: Eugène Richards

Visa pour l'image: Brenda Ann Kenneally, l'oeil derrière le miroir

Brenda Ann Kenneally est la lauréate 2008 du Prix Canon de la femme photojournaliste. Son reportage Upstate Girls, ce qu’il advient de Collar city, est un témoignage de la misère aux Etat-Unis.

Elles s’appellent Diana, Kayla ou Roseanne. Elles ont entre un et sept enfants et travaillent plus de 40 heures par semaine dans un fast-food ou un supermarché. Ce quotidien aurait pu être celui de Brenda Ann Kenneally. A 16 ans, la photographe décide de quitter Troy, ville de l’Etat de New York, une des plus importantes de la révolution industrielle. Des prises de vue pour un reportage du Times magazine la conduisent à proximité de son quartier d’enfance. Elle y découvre l’abandon et l’exclusion, symptôme des classes ouvrières de la ville. Pendant que les hommes multiplient les séjours en prison, les femmes s’oublient entre travail, enfants et bien souvent, un autre type de séjour en cure de désintoxication.Aujourd’hui, Brenda regarde la vie de ces « upstate girls » – filles du nord, ndlr – comme son propre reflet. A travers ce reportage de cinq ans, elle a laissé une énergie visible. Et une esthétique toute personnelle.

La photographe est un oeil derrière le miroir. Elle pénètre l’intimité de ces vies qui n’ont jamais appris à vivre, précisément. Les adultes baignent dans la violence et le désoeuvrement. Les plus jeunes, livrés à eux-mêmes et sans éducation, sont voués à reproduire le schéma. Une condamnation. D’ailleurs, les images se passent de légende. Brenda Ann Kenneally joue du contraste avec finesse. A renfort de clichés lumineux, c’est tout le réalisme de la douleur qui explose. Hier soir, la projection apportait un complément à l’exposition présentée au Couvent des Minimes. La série en noir et blanc renforçait l’aspect dramatique du document. Terriblement américain.
Crédit photo: Wilfrid Estève

jeudi 10 septembre 2009

Visa pour l'image: Zalmaï, le coeur de l'Afghanistan

Dans son exposition Promesses et mensonges, le coût humain de la terreur, Zalmaï s’intéresse aux conséquences humaines de la guerre en Afghanistan. Ce matin, au Palais des congrès, le photographe a expliqué son projet.

Né à Kaboul, Zalmaï quitte l’Afghanistan en 1980 alors que les troupes russes envahissent le pays. Il y retourne 16 ans plus tard et retrouve un peuple abandonné aux mains de la guerre et de la terreur. L’histoire de cette population aurait été la sienne, s’il n’était pas parti.Dans le fond, ses images témoignent des conditions de survie de la population en terre afghane. Dans la forme, elles soulèvent une question beaucoup plus incisive sur le sens de l’information et du photojournalisme aujourd’hui.Le photographe a fait le choix de clichés en noir et blanc. Un caractère intemporel pour une situation qui s’enlise. En 2002, il avait fixé la joie et l’espoir de la population revenue d’Iran ou du Pakistan. Six ans plus tard, il apporte des images lentes et langoureuses, comme la vie de ces femmes au regard vide qui demeurent assises entre les pierres et les gravas.

Un jour, un homme lui demande pourquoi il le prend en photo. Le photographe répond qu’il veut être porteur de son message en faisant comprendre ce qu’il se passe en dehors des lignes de front. Il déplore l’aspect spectaculaire privilégié par les médias occidentaux. « Quand il y a des morts et du sang, je suis arrivé trop tard » affirme-t-il. Le problème est bien connu : on ne peut effectuer un bon reportage en étant seulement 3 jours sur le terrain. Argent et rapidité régissent le journalisme. C’est pourquoi Zalmaï conçoit son travail comme un sacrifice : « Il faut du temps pour entrer dans un sujet, du respect et de la persévérance. » Il se dit inquiet de l’avenir du photojournalisme guidé par des « news fast food ». Et son corolaire, les médias commettent des erreurs dans le choix des images. On ne s’intéresse pas aux raisons de la violence mais à ces effets. Alors, quand il décide de photographier des militaires, ceux-ci sont en repos, en vadrouille dans un camp de réfugiés ou en train de discuter avec un agriculteur. Tout est là. Les accusations du photographe à l’égard de l’Occident s’étendent aux responsabilités des Etats-Unis, de l’Angleterre ou de la France qui, pour répondre à des enjeux géopolitiques, entretiennent la situation.

Avec ses 46 clichés, Zalmaï espère une prise de conscience du grand public. Et si le parti-pris du photographe est évident, il a le mérite de soulever les bonnes questions.


Crédit photo: Wilfrid Estève

Biographie: Caravan palace

Tout commence par un porno muet des années 20. Une boite de prod cherche à faire une bande-son pour le film. L'idée : mélanger du classique et du moderne. Charles, Arnaud et Hugo, trois amis férus de jazz manouche et respectivement contrebassiste, guitariste et violoniste, se prennent au jeu. Et c’est un déclic. Non pas les films… mais l’envie de former un groupe. Ils abandonnent leurs petits grattages solos pour revisiter les vieux rythmes du swing jazz. Le talent leur interdit de tomber dans le recyclage. L’audace les pousse à jouer des platines. Le résultat est foudroyant. Entre musique tzigane et électro, le trio compose son premier répertoire et trouve un nom à son image : « Caravan » pour le côté gitan, « Palace » pour la célèbre discothèque parisienne.
Loïc Barrouk, directeur du Café de la Danse, mesure aussitôt le potentiel des jeunes artistes. Grâce à lui, ils enregistrent leur premier disque. Peu à peu, la petite caravane écume les bars parisiens avant d’envisager de grimper sur les planches. Pour ça, elle s’encanaille d’un clarinettiste, Chapi, un tromboniste, Toustou et un DJ, Aurélien. Enfin, Colotis Zoé est la dernière arrivée. Impétueuse et colorée, la chanteuse incarne l’univers du groupe. Pendant un an, des bars de quartier aux grands festivals, Caravan Palace roule sa bosse en mode troubadour. De quoi se forger un caractère… et un public !
Après un buzz remarquable via le net, ces enfants de Django et Sanseverino sortent leur premier album. D’abord téléchargeable sur MySpace, il parait en CD sous le label Wagram en septembre 2008. Avec un titre éponyme, la joyeuse caravane marque définitivement les esprits. Tant est si bien que sa musique résonne déjà au-delà de nos frontières, un peu partout en europe. Une hybridation d’un nouveau genre, décalée, endiablée et funky jusqu’à la sève. Du « swing électro » dit-on. Ou Caravan Palace, tout simplement.

Publié sur AlloMusic

jeudi 20 août 2009

Biographie: Grégoire

Grégoire serait-il une Cendrillon des temps modernes ? Le ramdam autour de son premier single nous pousse à le croire. Car si son succès ressemble à un conte de fée, la vie du chanteur a souvent manqué de magie.
Grégoire Boissenot a grandi à Senlis, en région parisienne. Avec une mère prof de maths et un père ingénieur, la logique le prédestinait à une carrière scientifique. Raté. L’enfant est mauvais élève, timide et fragilisé par le divorce de ses parents. Il se réfugie dans la musique. Son frère ainé lui apprend le piano et les tubes des Beatles. A huit ans, il découvre une vidéo du groupe : c’est décidé, il sera chanteur. Il imite Jean-Jacques Goldman, Jacques Brel, Elton John ou David Bowie. Mais entre le rêve et la réalité il y a un pas. Grégoire s’assure une licence de Langues Etrangères Appliquées, au cas où... Vient alors le temps des galères. Il perd son premier frère dans un accident de voiture ; puis, en 2007, le second se suicide. Grégoire en est profondément touché et se lance dans l’écriture de Toi+Moi, où il s’adresse à son frère disparu. Pour gagner sa vie, le futur chanteur multiplie les petits boulots. Le jour, il est barman, vendeur ou encore vitrier ; la nuit, il compose pendant des heures dans une chambre de bonne ou au fond d’un squat.
Grégoire crève la faim, mais continue à croire en ses rêves, en son destin – pour ne pas dire en « lui » ! Pour se lancer dans la musique, le chanteur tente de passer par les coulisses. Lors d’un stage chez Universal, il propose ses chansons à un talent scout, en charge du recrutement des nouveaux artistes du label. Non. Un refus qui ne décourage pas Grégoire. En 2007, il envoie la maquette de Toi+Moi au site MyMajorCompany ; premier label communautaire qui fait des internautes d’aujourd’hui les producteurs de demain. Grâce aux dons de 347 mécènes virtuels, il est le premier chanteur à sortir un single via ce type de production. Ironie de la vie : le site est en contrat avec Warner music, qui lui assure la promo. Dès lors écartés de la production du prochain album, les 347 découvreurs de Grégoire ne l'auront accompagné que le temps d'un unique CD.
Aujourd’hui, avec sa gueule d’amour et sa barbe de deux jours, il joue la carte du sentimentalisme, entre romantisme et fraternité. Après Toi+Moi il sort Rue des étoiles et Ta main. Cette année, les NRJ Music Awards ont récompensé le jeune premier dans la catégorie « Révélation française de l’année ». Finalement l’avis du public… ça peut donner !

Publié sur AlloMusic

lundi 6 juillet 2009

Théâtre: La vie va où? de et par Michèle Guigon et Suzy Firth

Michèle Guigon s'interroge beaucoup. Enfant, elle n'avait qu'un mot à la bouche : pourquoi. Pourquoi la vie, pourquoi la mort ? Pourquoi est-ce quand le coeur est vide qu'il est le plus lourd ? Et si le temps est un sculpteur, pourquoi on refuse d'être ses oeuvres ? Des questions tellement évidentes qu'elles en deviennent surprenantes.

La comédienne est une enfant poète. Elle nous conduit à travers des souvenirs de petite fille, ceux de tout le monde et auxquels on ne pense pas, ou plus. Dans un enchainement léger et vivant, elle offre une pyramide des âges aussi loufoque qu'humoristique. Tout en flirtant avec la caricature, le texte sonne remarquablement juste. Avec elle on grandit, on murit. On vieillit aussi. Des craintes émergent: la mort, la maladie. Le cancer. Des mots que l'on préfère taire de peur qu'ils entrent dans nos vies.

Michèle Guigon est une rescapée. Son témoignage navigue entre réflexion générale et confession intime. Et devient une leçon de vie. La comédienne ne parle finalement pas tant d'elle que d'un nous, et de tout ce qui construit, transforme ou brise une vie. Peu à peu, les " pourquoi " deviennent des " pour quoi ". Et si l'on ne sait pas où va la vie, elle trouve peu à peu son sens, dans le présent.

Michèle Guigon porte son optimisme contre son coeur : son accordéon, fidèle compagnon de voyage, lui rappelle la douceur de vivre, qu'elle nous fait partager en musique.

Le texte est drôle et pertinent, à la frontière entre poésie et philosophie. Jamais morbide. Une pièce émouvante, surprenante aussi, vitale en tout cas.


Publié sur CritikArt.Net

samedi 30 mai 2009

Ciné: Etreintes brisées de Pedro Almodovar

De Parle avec Elle à Volver, le cinéma de Pedro Almodovar est une cascade de sentiments, aussi violents soient-ils, qui animent les hommes – et surtout les femmes. Avec Etreintes brisées, il tire au maximum les ficelles du mélodrame, frôle les limites du tragique, et caresse le sublime.

Mateo Blanco est un cinéaste de talent. Harry Caine écrit des scénarios de films qu’il ne pourra jamais voir. Vingt années séparent les deux hommes qui, en réalité, ne sont qu’une seule et même personne : un homme au destin brisé, condamné à tuer son moi originel pour continuer à vivre. Pendant un bon tiers du film une question nous taraude : que s’est-il passé ? Le film est un peu long à démarrer, mais pas d'impatience à avoir avec Almodovar. Les réponses émergent doucement à la lumière des souvenirs. Il suffit de se laisser porter et de jouir de l’intensité des scènes. Les émotions exacerbées nous transportent dans un univers consumé par le secret, la passion, la trahison, la culpabilité. Des thèmes forts que le réalisateur manie sans retenue, mais avec une finesse qui évite la saturation.

Une mémoire tronquée, une histoire d’amour tragique, une passion brisée : la vie de Mateo est un puzzle éclaté par la jalousie et la possession. Son récit, porté par la force d’une transmission père/fils, est une libération. Almodovar délaisse son hymne à la femme pour exhumer les méandres de la paternité. Une surprise autant qu’une réussite.

Avec pour fil rouge un film dans le film, c’est un hommage au 7e art que le réalisateur nous offre ici. « Les films, il faut les terminer, même à l’aveugle » conclut Mateo. L’orfèvre Almodovar a su, une fois encore, faire briller sa matière.

Publié sur CritikArt.net

lundi 11 mai 2009

Et aussi: Les chercheurs brassent du vent

Les chercheurs brassent du vent… Et ils ont du mérite ! Sérieusement, essayez, Vous, de brasser du vent ! Pas sûre que vous y arriviez. A moins d’avoir comme eux le bagage nécessaire : un bon gros sujet de recherche inutile et beaucoup de fainéantise. Voilà… tout s’explique. Merci qui ?... Reconnaissons-le, à force de courir entre les préparations de cours, les corrections de copies, les directions de mémoires et de thèses, les soutenances, les jurys d’examen, l’élaboration de maquettes d’enseignement, les réunions et conseils d’UFR, du CNU et du CNRS… On finit forcément par brasser de l’air ! Sans compter que l’œil du cyclone nous transporte dans d’éternelles recherches (inutiles bien sûr !) ayant beaucoup de mal à sortir de la spirale infernale. Il faudra des années ! Pire, quand un fainéant inutile décide de souffler un peu, il provoque une rafale d’articles, de livres, de conférences, de colloques en France et à l’étranger… Non vraiment, il y a beaucoup trop de courants d’air dans nos universités ! Alors vite, on décide de fermer les portes, les fenêtres et de boucher les aérations… Quitte à étouffer ce joli monde ! Et lorsque nos têtes pensantes ne produiront plus qu’une fine vapeur éthérée, c’est toute notre énergie intellectuelle et culturelle qui hurlera à l’asphyxie. Alors oui, la recherche c’est comme le vent, on ne la voit pas avancer mais elle peut tout soulever sur son passage.

Publié dans L'étudiant autonome, n° 7, mai/juin 2009

mardi 21 avril 2009

Expo: Le grand monde d'Andy Warhol

Le commissaire de l'exposition, Alain Cueff, voulait explorer la part incontournable du travail warholien : le portrait. L'idée était excellente. Encore fallait-il le faire, explorer. Car il faut bien constater que l'exposition n'est qu'une succession de 250 portraits classés par thèmes (les stars de cinéma, de la mode, de la politique, du monde de l'art...) Et rien qui ne définisse une véritable approche artistique ni qui n'aborde en profondeur ce personnage moins révolutionnaire que visionnaire.

Entre son autoportrait effectué à 20 ans et son obsession de la mort à la fin de sa vie - " The Big Electric chair ", symbole moderne de la crucifixion - Andy a multiplié les commandes. A l'origine de ce succès, le célébrissime tableau de Marilyn Monroe, évidemment présent. Warhol devient le " pape du pop ", une technique qui séduit les célébrités. Une flatterie avant tout : maquillage à outrance, suppression des défauts, le peintre revendique sa " philosophie de la retouche ", pour satisfaire une époque lancée à la recherche d'une beauté artificielle et sophistiquée.

Très vite, l'exposition devient répétitive, sans guide, et avec pour seul élément de compréhension des légendes minimalistes. Si bien que les tableaux défilent sous nos yeux jusqu'à l'écoeurement.

Seul moyen de lutter contre la lassitude : observer son rapport à la technique et son exploitation du portrait. Warhol utilise la photo comme base de son travail - photomaton et polaroïd - avant d'explorer la potentialité plastique du cinéma, une manière d'approcher la vie au plus près - série " Screen tests ". Enfin, la découverte d'un petit appareil photo, le Minox 35 EI, le conduit à effectuer des portraits plus spontanés, véritable projecteur de la vie mondaine des années 80. Mais il faudra tirer soi-même les conclusions. L'importance historique et sociologique de son travail n'est pas valorisée, ni -et c'est le plus grave- le regard cynique et désabusé que l'artiste portait sur son époque. Le Grand Palais réduit l'artiste à l'image, si galvaudée et superficielle, d'un artiste mondain. Trop facile. Du pur cliché.

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samedi 18 avril 2009

Ciné: Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier

Après l'Afrique (Coup de torchon), l'Asie (Holy Lola), Bertrand Tavernier traverse l'Atlantique et signe Dans la brume électrique, adaptation du roman de James Lee Burke. Une production hollywoodienne et Tommy Lee Jones en tête d'affiche : le grand nom du cinéma français a de quoi faire parler de lui. Un projet de coeur pour ce passionné de culture américaine.

L'histoire nous transporte aussitôt dans les grands thèmes du cinéma américain. C'est d'abord le souvenir de "No country for old men" qui vient à l'esprit, à la vue de Tommy Lee Jones, toujours porteur de son étoile de chérif. Ici, il mène de front deux enquêtes sans lien apparent : le meurtre d'une jeune prostituée et la découverte du cadavre d'un homme noir dans les marécages. Deux tableaux pour deux mondes et deux époques qui se croisent : la Louisiane d'aujourd'hui, minée par la mafia crapuleuse, et celle d'hier, tourmentée par le souvenir de la Grande Histoire et du racisme.Le liant, c'est l'atmosphère, brumeuse, putride et menaçante.

Mais très vite, l'intrigue est reléguée au second plan. Tavernier prend à bras le corps cette Louisiane de l'après Katrina pour en explorer l'ambiance fétide. Au coeur des marécages brumeux, les cadavres nauséabonds côtoient les apparitions fantomatiques d'un officier confédéré. Entre réalisme et hallucination, Tavernier filme la Louisiane dans sa profondeur, dans ses douleurs... Terriblement américain.

"Dans la brume électrique" est un film lent, soigné. Un polar qui ne fait pas frémir par son intrigue, sans grande originalité, mais par l'atmosphère qui l'envahit. Pesante, tourmentante, elle embrume l'esprit du personnage central, incarné avec une sombre intensité par Tomy Lee Jones. Le temps se dilate, mais finalement, les réponses émergeront en même temps que les souvenirs, tandis que la brume se lèvera, électrique.

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